Théâtrorama

L’École du Jeu, rencontre avec Delphine Eliet et Hervé Paugam

L’École du JeuL’École du Jeu – Ils sont plus d’une centaine de jeunes acteurs en formation, répartis sur quatre niveaux différents, incluant une classe préparatoire. À cela, s’ajoute un training hebdomadaire en direction de professionnels, de nombreux stages et intervenants extérieurs invités à construire un temps artistique avec les élèves. À l’occasion de EnJeuX, exercices pour les acteurs joyeux en cette fin de saison 2015-2016, rencontre croisée entre Delphine Eliet, fondatrice de l’École du Jeu, et Hervé Paugam, élève en 3ème année.

Delphine Eliet, comment vous est venue l’idée de créer ces « ENjeUX » ?
Delphine Eliet : Avant de fonder l’École du Jeu en 2004, j’ai longtemps joué avec de nombreuses troupes. Une chose que j’avais observé pendant la période de création, c’était que quelque soit le metteur en scène ou la méthode de travail, quelle que soit la taille de l’équipe ou le projet, il y avait toujours un moment béni des dieux, à peu près au tiers du temps, où tout le monde était dans un réel état créateur. Pas encore fatigué, un peu détendu par rapport aux tensions et aux inhibitions du début, assez ouvert et heureux de travailler parce que la première était encore loin. On pouvait se permettre de proposer des choses, de divaguer un peu, chercher, se tromper. Je me suis demandée comment je pouvais réinventer « artificiellement » ce moment-là. Les « règles du jeu » des ENjeUX viennent de là.

Quel est l’enjeu de ces ENjeUX, pour les acteurs ?
Delphine Eliet : Une des autres raisons de cet exercice est d’entraîner des acteurs à affronter, en direct, régulièrement, en trouvant des tas de solutions, toutes les problématiques qu’ils vont rencontrer lorsqu’ils seront en création. Cela pourrait se résumer un peu schématiquement : quand est-ce que je prends la place ? Quand est-ce que je laisse la place ? C’est quoi inventer ? C’est quoi proposer ? C’est quoi refaire ? Si je décide de faire quelque chose d’extrêmement précis, comment à l‘intérieur de ça, je réinvente ? Les ENjeUX soulèvent aussi d’autres questions sur la dramaturgie : qu’est-ce qu’un premier plan, un second plan ? Avoir à la fois une conscience de quelque chose de très focalisé, sur le moment, et de quelque chose de complètement dé-focalisé, puisque dans l’ENjeU, on ne sait pas ce qu’il va se passer. Ils ont des tas de textes, des tas de scènes dans leur tête, même des improvisations, l’enjeu, c’est qu’ils arrivent à identifier qu’un propos, une notion dramaturgique globale se dégage de cet ensemble.

De l’intérieur, c’est comment, prendre part à un « ENjeU» ?
L’École du Jeu-hervéHervé Paugam : On est dans des zones d’indétermination, d’incertitudes. Il y a vraiment un sentiment d’urgence. Tu es sur ta chaise mais tu dois être là, présent à tout moment, avec ce que font les gens sur scène. Tu dois proposer quelque chose d’assez cohérent, sans te mettre en valeur toi, mais en prenant en compte tout le groupe. Tu sais aussi que si quelque chose ne marche pas, parce que c’est un risque, il y a quand même des règles qui peuvent te sauver. Delphine est là pour chapoter, pour aider. C’est du jeu dans le bon sens du terme, ficelé de manière à toujours être dans la position de l’adjuvant, celui qui aide.

Qu’est-ce que cela vous apporte, en tant que comédien ?
Hervé Paugam: C’est un bon exercice, par rapport à la créativité, à la création, à la jonction entre le jeu et l’artistique. À partir du moment où on joue, on arrive dans un processus créatif. Il faut savoir le lire, le regarder, avoir du recul sur ce qui vient de se passer, de ce qui a été traversé. Le fait d’être déjà pleinement « en jeu », tu rentres déjà dans un processus de création. En temps que joueur, tu te laisses aller dans des endroits qui te modifient intérieurement, des endroits où tu ne vas pas souvent. Au lieu de se mettre dans ce côté mécanique, de répétition, c’est prendre le goût du risque. Il y a le trac, la pression mais qu’est-ce qu’on risque, simplement de vivre plus, peut-être…

Cet état d’être « en jeu », constitue-t-il un des fils conducteurs de la démarche artistique et pédagogique de l’école ?
Delphine Eliet : « Être en jeu », c’est une danse avec l’environnement, hors de notre quotidien, de notre ordinaire. Lorsque j’ai fondé l’école, l’idée était de créer une école comme on parle d’école en peinture : un rapport au jeu, un rapport au travail, à une certaine époque, qui est en évolution, en réaction à ce qui se fait en général, et qui essaie de se définir autre.

L’École du JeuSur l’état d’être « en jeu », c’est aussi le rapport au jeu, dans le sens très existentiel, comme les enfants. Les enfants ne jouent pas pour se divertir. Ils jouent pour comprendre le monde, « digérer » ce qui est « indigeste », mais en le transposant. Être acteur, c’est se mettre au service de ce processus, c’est à dire travailler assez pour que ce processus soit traversé de façon totalement saine et puissante, afin que le spectateur, à son tour, soit traversé, alors que lui, il n’a pas travaillé, il n’est pas spécialement entraîné. Comme ça passe à travers quelqu’un d’autre, à travers un spectacle, la compréhension est déjà décortiquée, « pré-vécue », mise en symbole, ça devient abordable. C’est la fameuse « catharsis ». Je trouve que le théâtre est un lieu de rassemblement. J’aime l’idée qu’un temps de théâtre puisse aussi bien toucher quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds dans une salle de théâtre, mais en même temps, que le même objet théâtral, le même temps théâtral puisse intéresser des personnes beaucoup plus pointues, expertes.

Comment les élèves s’emparent-ils de votre méthode de travail ?
Delphine Eliet : Ce n’est pas tout à fait une méthode. Souvent, une méthode amène à un résultat défini, alors que là, ils ont des outils -des tournevis, des marteaux, et des outils singuliers qu’ils créent-, et après ils en font ce qu’ils veulent. Cela peut aller dans plusieurs directions, des styles de jeu différents, ou même des disciplines artistiques complètement diverses. Au sortir de l’école, ils feront ce qu’ils veulent avec cette grande malle à outils. Je leur souhaite d’être assez malins pour jouer le jeu de l’institution, qui permet de travailler dans de très bonnes conditions, avec des costumes, des beaux plateaux, et une source plus « souterraine », « parallèle » : créer eux-mêmes des choses, inventer des concepts de jeu, aller jouer partout. C’est l’aller-retour entre les deux qui est intéressant.

Hervé, quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre traversée dans cette école ?
Hervé Paugam : La première année, je suis arrivé avec la jongle, le clown, mon bagage universitaire. Il y avait déjà de nombreuses couleurs. On m’a dit : « Cette couleur, elle est bonne ! Garde-là, fais en quelque chose. » Et petit à petit, on apprend à la mélanger, à la modifier, à la nourrir. Puis on ajoute des couleurs, on en change. J’aime beaucoup cette image du tournesol qui suit le soleil avec un mouvement presque imperceptible. C’est un peu ça, ce changement de couleur. Avec du recul, tu t’aperçois qu’au bout de trois ans, tu es entré dans cette position-là, dans cette teinte-là. Mais tu n’as presque pas vu venir la chose. Tu ne t’es pas vu progresser. C’est juste que ton soleil t’a changé de direction, que ton orientation a changé, mais avec dignité. On ne t’a pas forcé à aller dans cette direction. C’est une libre interprétation. Le monologue qui m’est venu ce soir lors de l’ENjeU, c’était celui de Tête d’Or, l’introduction de Paul Claudel. C’est le premier que j’ai fait en arrivant à l’école du jeu, pour l‘audition. Et je suis content de clore ces trois ans avec.

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest