Théâtrorama

Ils parcourent la France et l’Allemagne dans une extraordinaire petite roulotte de bric et de broc, qu’ils ont créée eux-mêmes, avec l’aide d’artistes rencontrés sur leur sentier des arts. Guillaume Druel, Hugues Hollenstein et Grit Krausse, artistes polyvalents, ont proposé cet été leur dernière création sur la scène à ciel ouvert du festival Villeneuve en scène, D’un souffle tu chavires, inspirée d’une nouvelle d’Isabel Allende. L’occasion pour Hugues Hollenstein de livrer quelques confidences sur les origines et le travail de sa compagnie.

Quel est le sujet d’Un souffle tu chavires, votre nouveau spectacle ?
« D’un souffle tu chavires est très librement inspiré de la nouvelle d’Isabel Allende, Deux mots, tirée des « Contes d’Eva Luna ». C’est une histoire à la fois poétique et politique, et c’est cet aspect-là qui nous a intéressés et décidés pour la mettre en scène. Elle parle d’un colonel qui fait la guerre civile et qui enlève, un jour, une marchande de mots. Cette marchande a un réel pouvoir sur les mots, et le colonel va l’obliger à lui écrire un discours. Au moment où nous cherchions notre nouveau spectacle à mettre en scène, cette histoire nous a beaucoup parlé en raison de son intemporalité, et de fait, de la résonnance qu’elle pouvait avoir dans le contexte actuel. Les échos politiques de la nouvelle sont abordés dans une très grande poésie, et nous ne savions pas au tout début de quelle façon aborder les choses, puis les masques se sont révélés être un excellent moyen ! Il fallait en effet trouver une manière visuelle de s’emparer de ces différents thèmes et de laisser le spectateur très libre de penser et de les interpréter. Cette histoire est finalement assez simple, et parle directement au lecteur et au spectateur, qui pourront y retrouver tout un réseau de références qu’ils connaissent déjà. Nous ne souhaitions pas trop insister, car nous sommes en général assez déçus de l’utilisation des références politiques dans les spectacles auxquels nous assistons, qui donnent des points de vue assez convenus sur le sujet. Ce rapport avec les masques, avec ces personnages vides qui se remplissent en étant manipulés, nous a paru être une bonne façon d’aborder cela. Et nous sommes d’ailleurs toujours étonnés de réaliser à quel point les masques sont capables de donner une forme bien plus humaine aux objets et dégagent même plus d’humanité que les gens qui les portent ! »

Quelle est l’histoire de votre compagnie, et comment travaillez-vous à la fabrication de tous ces masques, précisément ?
« Cela fait maintenant trente ans que nous travaillons sur un théâtre physique. Avec Grit Krausse, ma compagne, nous avons une formation de mime, de théâtre et de danse. Nous nous sommes toujours intéressés au corps de l’acteur. Au tout début, nous avons cherché la corporalité dans le théâtre, puis dans la danse et le mime, et même dans la danse acrobatique pour Grit, dans tout ce qui pouvait développer la performance physique. Nous savions qu’un jour ou l’autre, tous nos travaux nous conduiraient à la marionnette, et nous avions même enseigné pour des marionnettistes notamment mais nous n’avions alors pas encore conçu nous-mêmes nos personnages manipulés. Nous avons donc commencé avec les décors et les objets manipulés et, depuis deux ans, nous travaillons également sur nos personnages. »

En combien de temps avez-vous créé la roulotte qui accueille D’un souffle tu chavires ?
« Pour cette pièce de théâtre itinérant, nous jouons de jour et de nuit, en français et en allemand – Grit étant allemande, et moi bilingue. Entre les répétitions et les bricolages, nous avons conçu la roulotte et le spectacle en un peu moins d’un an et demi, et de façon très intensive ! Pour ce décor, tout est parti d’une pièce très simple : un morceau d’écorce. Puis nous avons créé la chaise, le piano de travers, le plancher courbe… Petit à petit, notre base chavirait ! Ce qui nous semble intéressant, dans ce théâtre visuel, ce sont les doubles visions qu’il provoque et avec lesquelles nous aimons jouer. Elles révèlent ce qui se déroule derrière les êtres et les choses. »

Cela laisse donc la pleine liberté aux spectateurs de rentrer dans l’envers du décor avec vous ?
« Oui, ce qui est étonnant, c’est qu’au fur et à mesure de notre travail, la pièce est devenue presque picturale. Nous avons travaillé avec une jeune artiste qui a fait les masques et les peintures, Lara Manipoud. Notre collaboration a été très intéressante et a donné une autre ampleur à notre travail. Lara s’est inspirée de nombreux peintres d’Amérique latine et traite vraiment de ce rapport à l’humain, au corps cassé, comme ce que l’on retrouve dans l’œuvre de Frida Kahlo par exemple. »

Entre le théâtre d’objet, le roman, la poésie, la peinture… nous sommes vraiment dans l’expression d’un art pluriel !
« Tous ces concours de circonstance et toutes ces rencontres au fil de la création nous ont permis de créer une petite œuvre à part entière. Tout s’est réalisé en même temps, la conception du décor, la mise en scène, la fabrication des objets, les répétitions, et de nouvelles idées découlaient de nouvelles créations. Rien n’était figé ! Nous fonctionnons toujours à flux tendu, car nous préparons en plus déjà notre prochain spectacle. Toutes les pièces sur lesquelles nous travaillons nous mettent automatiquement en état d’inspiration pour les suivantes, également en lien avec l’actualité. En tant qu’artistes, nous devons toujours réfléchir à l’utilité de notre média et de notre art : à quoi sert-il ? La poésie, le silence, dans D’un souffle tu chavires, doit vraiment être perçu comme un avant-goût de communauté. Nous avons souhaité faire de cette pièce un tapis de poésie, un peu hors du temps, qui sert à nous nourrir, nous réalimenter et nous ressourcer. Tous les grands poètes espagnols, durant la guerre d’Espagne, ont d’ailleurs soutenu très fortement cette idée, cette obligation de voir le monde autrement et de comprendre ses métaphores. Avec la nouvelle d’Isabel Allende, il y a cette pensée que tout n’est pas tranché ni définitif : malgré la guerre et les affrontements, l’homme demeure capable d’amour et de poésie. »

Le site de la compagnie Escale avec les dates et lieux de la tournée 2015

La critique de D’un souffle tu chavires

Crédits photo : Bernard Duret, Lara Manipoud et Serge Mascret

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