Théâtrorama

Zoom sur Didier Ruiz

Entre 1924 et 1943, plusieurs centaines d’anonymes adressent à l’Abbé Viollet leurs questions intimes, profondes, cherchant une juste manière de concilier leur sexualité avec les impératifs de la religion catholique. Avec pudeur et simplicité, ces témoins d’une humanité passée mettent en relief un héritage dont nous sommes profondément dépositaires. Une fois encore, la mise en scène sobre et frontale de Didier Ruiz interpelle dans sa radicalité dramatique, nous abreuvant à l’essence même du théâtre. Rencontre. 

Didier Ruiz, vous avez crée ce spectacle en 1998 pour la première fois, qu’est-ce qui vous a donné envie de porter ces lettres à la scène ? 

Didier Ruiz : J’avais lu un article dans Télérama au sujet du recueil de Martine Sevegrand. Le journaliste terminait en disant « Cela ne m’étonnerait pas qu’un homme de théâtre s’empare de ces textes ». Ca m’avait mis l’eau à la bouche. Quand j’ai découvert les lettres, je me suis dit que toute la matière théâtrale était là. Chaque lettre dessinait un portrait d’homme ou de femme extrêmement précis, extrêmement sensible. Il suffisait de lui donner corps et voix, pour que ça fasse théâtre. Ainsi, le spectacle est conçu dans une économie absolue, puisqu’on a besoin de rien d’autre. 

De la lettre au plateau, quel chemin avez-vous emprunté ?

Didier Ruiz : Sur les 120 lettres du recueil de Martine Sevegrand, j’ai gardé les plus concrètes, les plus précises, celles qui m’évoquaient une projection visuelle. Ensuite, j’ai réuni une trentaine d’acteurs, et je leur ai donné une lettre à chacun. Ils n’avaient pas le choix, c’était celle-là, et pas une autre. D’un point de vue de la direction d’acteur, je leur ai demandé en premier lieu quelle était la couleur émotionnelle de leur lettre. Par exemple, l’un d’entre eux, m’a dit « exaspération ». Alors, avant de jouer, et aujourd’hui encore, je leur demande de me redire ce mot-clé, pour qu’ils l’entendent. Le mot-clé permet d’avoir un phare, au moment où tout se trouble en rentrant sur scène, il y a un point lumineux dans l’esprit. Vous savez que c’est vers là que vous devez aller. Cela ne veut pas dire que 100% de la lettre est de la couleur du mot-clé, mais ça donne une colonne vertébrale. Ensuite, à partir de là, les choses peuvent s’articuler, ou se réinventer. Dans ce cadre, les acteurs trouvent leur liberté.

Comment envisagez-vous le corps des acteurs au plateau?

Didier Ruiz : Moi, je n’ai pas besoin de voir le spectacle, je les entends, et dès le premier mot, je sais s’ils sont justes ou pas. C’est comme des instruments qui joueraient faux, ou juste. Quand ils sont faux, leur corps est faux aussi. Par exemple, si un acteur n’est pas dans sa verticalité, mais légèrement penché vers l’avant, il y a quelque chose qui est sur-engagé, et qui pour moi n’est pas juste. Je leur dis toujours d’être derrière le texte, et pas devant. Parce que c’est le texte qui sort, et pas nous. Nous, on est porteurs, on est au service de, on est des passeurs de mots, des corps qui habitent, reçoivent. Il y a besoin d’être dans cette unité-là. Le jour où on sera morts, le texte sera toujours vivant. C’est l’humilité de l’acteur par rapport au texte.

Les corps semblent empreints d’une grande présence, au cœur même d’une paradola immobilité… 

Didier Ruiz : Pour moi, l’aspect frontal du spectacle n’est pas négociable. J’ai toujours dit aux comédiens que j’imaginais qu’un soir, un spectateur viendrait peut-être se rajouter, et qu’il dirait à son tour : « Moi aussi, j’ai quelque chose à dire ». Ca, nous l‘avons intégré dès le début. Chaque soir avant de jouer, je leur dis : « Vous êtes là, en attente que quelqu’un se lève du public et vous rejoigne ». 

En effet, le rapport au public s’établit de manière assez organique… 

Didier Ruiz : Ce spectacle existe sous deux formes différentes. Il y a la forme historique, et une forme déambulatoire. Dans la seconde forme, les comédiens se placent à différents endroits, et invitent les spectateurs à se déplacer par petits groupes, en se rapprochant d’eux. Chaque spectateur reçoit sa lettre dans une grande proximité. Cette forme-là a joué dans des parcs, au pied des arbres, dans des chambres d’hôtel, dans des cabanes de plage sur la magnifique plage de Calais, dans des monastères… Ce qui est beau, c’est que même si les stations entre les comédiens sont longues de quelques mètres à peine, ça permet de respirer, de prendre le temps entre deux. Les spectateurs entrent alors dans une intimité entre eux. Les corps se touchent, je trouve ça très beau. C’est un autre rapport, qui se crée. Et comme chaque groupe de spectateur voit les comédiens dans un ordre différent, chaque groupe de spectateurs voit un spectacle différent. 

Quel regard portez-vous sur ce spectacle aujourd’hui, après ces vingt ans de vie ?

Didier Ruiz : Ce qui est très singulier dans cette histoire, c’est justement qu’il y ait vingt ans de chemin, et c’est un chemin qui n’est pas fini. Vingt ans de chemin pour un spectacle, c’est très rare, pour ne pas dire exceptionnel. Aujourd’hui, je vois comment les choses se sont déposées dans le corps des acteurs. Des choses qui peut-être n’étaient pas si faciles que ça il y a vingt ans, comme jouer frontalement par exemple, sans trop « en faire », c’est à dire sans bouger, ni gesticuler. L’idée d’être vivant dans une sobriété était quelque chose de compliqué pour eux. Quand je les regarde aujourd’hui, j’ai l’impression qu’ils ont comme été « mangés » par ces textes. C’est comme dans la nature où une plante en dévore une autre, où il y a une symbiose, où un organisme en absorbe un autre, et on ne sait plus qui appartient à quel organisme. C’est la sensation que j’ai en les voyants. Je me demande « Qui colore qui ? ». Il y a vraiment une digestion profonde, et juste. Aujourd’hui, c’est acquis sur le plan naturel, c’est complètement eux, mais ça prend du temps, tout ça. Quand le temps est là, on va réellement où on souhaitait aller. Et ça fait toute la différence. Dans la répétition de ce spectacle depuis vingt ans, il y a le fait de chaque fois revenir à zéro. A chaque fois, on fait comme si c’était la première fois. C’est un vertige. Rien ne se dépose, et en même temps, tout se dépose. A chaque spectacle, il faut imaginer à nouveau qu’on est au départ, qu’on est nouveau-né. Et on revit, on réapprend les choses. 

  • D’après L’Amour en toutes lettres – Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943) de Martine Sevegrand (Editions Albin Michel)
  • Mise en scène Didier Ruiz 
  • Adaptation Silvie Laguna et Didier Ruiz
  • Avec le lundi Myriam Assouline, Brigitte Barilley, Xavier Béja, Nathalie Bitan (en avril), Laurent Claret (en mai), Marie-Do Fréval, Isabelle Fournier, Isabel Juanpera, Laurent Lévy, Marie-Hélène Peyresaubes, Thierry Vu Huu
  • Avec le mardi Nathalie Bitan, Patrice Bouret, Guy Delamarche, Emmanuelle Escourrou, Silvie Laguna, Emmanuel Landier, Morgane Lombard, Elvire Mellière, Christine Moreau, Thierry Vu Huu
  • Crédit photo : ATL Chaudron et Emilia Stéfani
  • Vu au Théâtre de Belleville 
  • Plus d’informations : site Internet

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