Théâtrorama

Zoom sur Olivia Csiky Trnka

 Au cœur d’un terrain de scène accidenté, mouvant, de personnages bruts, bousculés, la compagnie des Ombres place sous l’égide de Nina Simone un nouvel opus sensé, actuel, percutant. Rencontre avec Olivia Csiky Trnka, interprète et dramaturge de Je ne suis pas la fille de Nina Simone.

Quel est le point de départ de ce travail ?

Olivia Csiky Trnka : Jérôme Richer, le metteur en scène du projet, avait la volonté d’écrire une pièce autour de la figure de Nina Simone. Il voulait travailler sur la question de l’idole : à quoi servent les idoles ? Qu’est-ce qu’on y projette ? Qu’est-ce qu’être un fan ? Pourquoi en a-t-on besoin, pourquoi ce rapport, qui est un peu fantomatique? J’ai travaillé comme dramaturge avec Jérôme Richer et collaboré à ses dernières mises en scène. On se connaît bien, et depuis longtemps. Cette pièce-là est une commande faite à Julie Gilbert, une autrice qui fait aussi du cinéma, tout spécialement pour moi, parce que c’est un endroit où il est possible de faire des « sauts de cabri » un peu virtuoses, en tant qu’interprète.

Qu’est-ce qui vous touche, dans l’histoire de Nina ?

Olivia Csiky Trnka : Il y a eu plusieurs versions de la pièce, on a beaucoup retravaillé à la table. C’était très beau de pouvoir intervenir en proposant des choses, pour construire cette femme, Nina, et sa mère, pianiste ratée qui aurait rencontré Nina Simone. Elle dessine un peu les dernières grandes actions de sa vie, du travail, du choix de son compagnon, et ce rapport qui est parfois je trouve assez contraignant : « On a bien rigolé jusque-là, mais maintenant ça suffit, on va faire des enfants et on va se caser, et fermer notre gueule ». Je dis ça de manière un peu vulgaire, car il y a ce qu’on appelle le « plafond de verre » dans la carrière, mais il existe aussi dans la vie : à un moment donné, il faut « rentrer dans le rang ». Cette lutte-là est violente, et très importante, parce que justement, elle est transparente. Elle n’est pas médiatisée. C’est le moment où on n’est plus forcément une jeune fille sublimissime, car on ne prend pas non plus sa retraite de la vie à 45 ans, à 40 ans, à 35 ans… Il s’agissait de se centrer sur cette question de l’empowerment, comment tu peux mettre tes petits pas dans les grands pas de l’idole, pour trouver une puissance, une force, un recentrement, pour briser les murs et les plafonds de verre, et faire autre chose, même si ça risque d’être difficile, et dangereux, et solitaire. Et peut-être triste, mais beaucoup plus vivant que la vie de zombie qui t’es proposée.

L’action se déroule dans une chambre d’hôtel d’Atlantic City, ville où Nina Simone « est devenue » Nina Simone…

Olivia Csiky Trnka : C’est une sorte de lieu « aseptisé », qui est là pour tout le monde, qui n’a pas de personnalité propre. Un endroit neutre, pour que le discours se déploie, et qu’il y ait un rapport aussi intime entre les deux personnages Nina et Nico, de l’ordre du couple, des voyageurs, de l’humain, qui luttent pour s’en sortir, qui luttent ensemble, qui luttent contre. Il y a aussi ces moments de possession par Nina, de réminiscence, de cristallisation. Il y a des moments singuliers comme ça dans la vie, qui sont très importants, et qui arrivent souvent à des endroits un peu absurdes, banals, inintéressants. Tout d’un coup, tu saisis quelque chose, et ta pensée se réorganise. Ce sont des grands ponts comme ça, des grands sauts dans le vide. On voulait instaurer ce rapport avec le spectateur, pour qu’il puisse nous suivre à l’intérieur de ce saut-là, à l’intérieur de cette intimité-là avec Nina et Nico, qui sont deux états de jeu assez différents, avec des énergies différentes.

Votre jeu est assez organique, à la limite de la transe…

Olivia Csiky Trnka : La proposition était celle de travailler sur quelque chose d’ultra réaliste au départ, dans un rapport un peu instinctif. Ces chambres d’hôtel, on a tout un imaginaire là-dessus. Cette ambiance intimiste et pourtant ouverte, on la doit à Joëlle Dangeard, éclairagiste. Louis Sé a fait un très beau travail sur des images d’archives, puis sur de la vidéo prise en live et déformée. Ces images au plateau sont projetées sur un grand tissu noir qui englobe tout. Pour l’organique, c’est plus mon travail personnel, mais… je trouve important de donner de la place à des accidents, à du réel, à du vertige, c’est ce qui attrape les gens, c’est ce qui les touche. C’est de la manipulation douce. Je crois qu’on vient au théâtre pour être manipulé, pour voir des portes sur soi-même s’ouvrir, et pour ça, il faut aussi que des choses surgissent de l’endroit où je me situe comme interprète à l’instant présent. Il a fallu trouver les mots pour parler de cette nécessité de la puissance, de dire les choses, de ne plus se taire, de cette nécessité de se déployer, et de la violence non dite, de la violence vécue jusque-là, et de la violence de la prise de conscience.

A cet endroit-là, Mathieu Ziegler semble plutôt agir en « point d’appui » au rôle de Nina…

Olivia Csiky Trnka : On a mis la figure du garçon, Mathieu Ziegler, parce qu’on voulait trouver un autre moyen d’entrer en contact avec un large public et faire en sorte que notre discours soit entendu. En tant que blancs, occidentaux, nous avons des angles morts sur nous-mêmes. On ne se rend pas bien compte de certaines choses, on ne les voit pas. C’est pour cette raison qu’on avait envie de mettre un garçon sur scène, pour que le garçon spectateur puisse aussi s’identifier à quelqu’un. Pour qu’il y ait aussi ce rapport de triangulation, qui ne passe pas seulement par l’identification, mais aussi par la vision, la discussion, de trouver une dialectique autre que celle du « solo monologue ». On a mis ça en place non pas pour compenser, mais pour pouvoir être mieux écouté, mieux entendu.

Par votre présence et votre histoire, d’autres enjeux sont également présents au plateau…

Olivia Csiky Trnka : Pour créer Nina, Julie a beaucoup travaillé à partir de cette identité que j’ai d’une grande fille maigre, slovaque, blanche zombie, et de ma manière de parler parfois. Qu’est-ce qu’on peut faire avec Nina Simone, cette beauté solaire noire, aux formes plus que généreuses, comment on fait le lien avec ça ? Ce lien est arrivé à l’endroit de l’émigration, et de l’idée de l’étranger. Cette question de ne jamais avoir la place que tu pourrais avoir, ou que tu mériterais d’avoir, que tu devrais avoir, de par tes compétences, de par ton talent, soit parce que t’es un étranger, soit parce que t’es une femme, etc… Cela crée une pression constante. En tant qu’artiste, je ressens ça, mais je pense qu’en tant que femmes, on peut toutes ressentir ça aussi. Pour construire ce lien, Julie s’est appuyée sur la figure de ma mère qui est artiste-peintre et qui a vécu en Suisse à la même période que Nina Simone. C’est par là qu’on a pu mettre en exergue la triple difficulté de l’émigrant, de l’artiste et du genre pour se mouvoir dans une société.

Dans quel sens ce spectacle questionne-t-il la notion d’héritage ?

Olivia Csiky Trnka : Le fait de porter le prénom de quelqu’un de célèbre est un héritage. Dans l’héritage, il y a du matériel, et de l’immatériel. Le prénom s’écrit, mais l’histoire est immatérielle, et elle, elle est énorme. On s’est beaucoup inspirées de l’histoire de ma propre maman. Je crois que nos parents nous transmettent leurs désirs, charges, peurs, la violence des coups qu’ils ont eus… Tout ce qui concerne l’émigration, m’a beaucoup marqué, et continue à me marquer, à orienter ma vie, mon rapport au monde, et ma compréhension. C’est ce qu’on voulait transmettre en tant qu’artiste, comprendre qu’être l’étranger de quelqu’un, a des racines, et des conséquences, et que c’est pas anodin, et qu’il suffit pas de juste être là, et d’arriver dans un pays. Ca prend du temps, beaucoup d’énergie, et ce n’est pas simple. Ça nécessite de la puissance, mais ça crée aussi de la puissance, et ce rapport-là de transmission, nous semblait important à raconter, et à donner.

  • Vu au Centre Culturel Suisse le 11/04/2019
  • Mise en scène : Jérôme Richer
  • Texte : Julie Gilbert
  • Dramaturgie : Olivia Csiky Trnka
  • Jeu : Olivia Csiky Trnka, Mathieu Ziegler
  • Administration : Maël Chalard
  • Création lumière : Joëlle Dangeard
  • Création son : Malena Sardi
  • Vidéo : Louis Sé
  • Crédit photo : Isabelle Matter

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