Théâtrorama

Zoom sur Nathalie Le Boucher, Annie Rumani et Catherine Schaub-Abkarian

Kathakali Girls Danseuses, comédiennes, chorégraphes, conteuses aussi…Elles sont tout cela à la fois, mais surtout elles pratiquent, depuis plus de vingt ans, l’art du kathakali, un théâtre dansé indien généralement exercé par les hommes et qu’elles ont appris auprès des plus grands maîtres en Inde. Pleines d’humour, joyeuses comme des collégiennes en goguette, Nathalie Le Boucher, Annie Rumani et Catherine Schaub-Abkarian nous parlent de leur prochain spectacle « Kathakali Girls, le chant du pied », un OVNI disent-elles, comprenez Objet Vivant Naturellement Inclassable…

Le kathakali est un théâtre indien généralement pratiqué par les hommes, comment et pourquoi vous, qui êtes des femmes, avez-vous eu envie de le pratiquer ?

Catherine Schaub-Abkarian : J’ai commencé la scène par la danse classique, puis j’ai fait des études d’arts plastiques au cours desquelles j’ai rencontré Peter Schumann et le Bread and Puppet. Ce travail avec eux m’a ouvert la pratique d’un théâtre total où se mêlent chant, danse, politique, marionnettes sculpture… En 1976, j’ai vu un reportage sur louba schild, une femme qui avait ouvert une école de kathakali en inde…J’ai commencé à Paris avec Karunakaran et puis je suis partie en Inde et j’ai intégré l’école du Kalamandalam avec Gopalakrishna. J’y suis resté trois ans.

Annie Rumani : J’ai commencé enfant la danse classique à Tunis. En 1976, je me forme à la danse contemporaine et travaille dans la Compagnie Danse Théâtre Susan Buirge. J’avais le goût du théâtre…La découverte du kathakali en 79 a été un choc émotionnel et moi aussi je suis partie en Inde où j’ai travaillé également avec Gopalakrishna puis avec un autre maître à Delhi, Sadanam Balakhrishnan.

Nathalie Le Boucher : J’ai passé un bac A3, option théâtre à Tarbes avec une directrice d’acteurs exceptionnelle : Mercedes Tormo. Je rêvais de faire du chant mais ça coinçait quelque part, je rêvais aussi de danse, mais c’est le théâtre que j’ai choisi ou qui m’a choisi. Ce que j’aimais dans le théâtre c’est l’expression corporelle et dans le kathakali, il y avait tout cela. Le maquillage dans le kathakali est très important et c’est par ce biais, au cours d’un stage que j’ai découvert cet art l’année de mon bac. Les expressions du visage m’ont fascinée. Je suis alors partie dans le Kerala, en Inde, pour huit mois et j’y suis restée huit ans en me formant auprès de Fact Mohan. Dès que j’ai appris les premiers pas de kathakali, j’ai eu l’impression, dès le lendemain de mon arrivée à l’école, de connaître ce théâtre et qu’il était fait pour moi…

De quelle façon le kathakali a-t-il orienté vos pratiques de la danse, et du théâtre ? Comment avez-vous intégré les codes de ce théâtre dansé ?

Nathalie Le Boucher : Avec le kathakali, on peut tout représenter par la gestuelle…

Catherine Schaub-Abkarian : C’est un outil total qui tient compte du rythme, de la position dans l’espace, du rapport à l’autre et à la musique…Les codes sont importants et permettent une dissociation entre le mouvement et le texte…

Nathalie Le Boucher : Pour ma part, intégrer les codes n’a pas été un problème. J’avais 20 ans, ouverte à tout, malléable, une folle envie d’apprendre et je m’y suis glissé sans me poser de questions…

Annie Rumani : Par rapport aux codes, je me suis surtout demandé comment j’allais trouver en moi la trace des émotions que je découvrais et de quelle manière j’allais l’exprimer. Le kathakali est au-delà de la forme en fait car on trouve les codes en soi. La contrainte, les codes sont nécessaires en fin de compte pour nous permettre d’accéder à la liberté.

Nathalie Le Boucher : Avec le kathakali, tu découvres et tu prends conscience de ton corps et dans cette forme très structurée tu finis par trouver ta liberté …

Annie Rumani : Venant de la danse contemporaine, j’avais appris à utiliser mes muscles d’une certaine façon. Avec le kathakali, j’ai découvert que j’avais d’autres ressources et que je pouvais m’aligner de manière différente vers des mouvements que je n’avais jamais explorés.

Catherine Schaub-Abkarian : Le kathakali m’a permis de me placer naturellement dans le corps, ce qui n’était pas le cas pour moi avec la danse classique.

Kathakali Girls

Quelles sont les réactions du public occidental face à cet art indien ?

Nathalie Le Boucher : L’étonnement. Moi j’associe le conte et la danse kathakali. Les gens sont frappés par l’expression des visages et une certaine démesure…

Annie Rumani : En fait, face au kathakali, les gens ont une impression de grandeur, ils perçoivent une forme dilatée du corps qui nous fait entrer dans une certaine démesure. Je suis une conteuse qui danse…

Catherine Schaub-Abkarian : Si Nathalie et Annie ont une pratique de conteuse allié au théâtre kathakali, j’ai pour ma part expérimenté cet art au sein du Théâtre du Soleil avec Ariane Mnouchkine pour les tragédies grecques. On cherchait une forme de mouvement et on avait un entraînement avec Jean-Jacques Lemètre, le musicien du Théâtre du Soleil. On avait imaginé une structure qui faisait alterner danse et paroles. En introduisant le maquillage, un certain type de costumes, j’ai ramené tout ce que je savais du kathakali. En fonction des indications d’Ariane Mnouchkine et sous sa direction, le kathakali s’est imposé et a ouvert une nouvelle esthétique pour le public dans ces tragédies grecques.

Venons-en au spectacle « Le chant du pied, voyage en Katakalie » que vous allez bientôt jouer, un titre qui casse le côté traditionnel, à la fois drôle et peut-être un peu racoleur non ?

Nathalie Le Boucher : Entre nous on s’appelle Les filles…Girls est venu naturellement, le mot a un côté pétillant, effronté…

Annie Rumani / Catherine Schaub-Abkarian : Le kathakali est au départ un art destiné aux hommes, nous ce que l’on a voulu c’est affirmer dans ce spectacle le fait que nous sommes des femmes. En même temps, on est comme des gamines dans la cour de l’école. Il y a une association entre les codes sérieux du kathakali et la légèreté des filles que nous voulons être ou que nous sommes…

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?

Nathalie Le Boucher : On se connaissait un peu, mais on se croisait parfois mais sans jamais se rencontrer vraiment. Et puis on a passé ensemble une audition pour un Molière qu’un maître de kathakali souhaitait mettre en scène avec des artistes occidentaux et indiens. la rencontre s’est faite là. Il y a eu une vraie jubilation à se retrouver et à danser ensemble pendant cinq jours. On avait l’impression de retourner dans les classes en inde. Le spectacle ne s’est jamais fait, mais on a décidé de monter quelque chose ensemble…

Catherine Schaub-Abkarian : En fait, ce spectacle, le kathakali, les histoires que l’on raconte c’est nous…

Nathalie Le Boucher : On a commencé à se raconter nos histoires, notre amour pour le kathakali, notre départ en Inde, les classes, la nourriture indienne qu’on adore…On s’est mis à se raconter nos vécus, à raconter « nous » en Inde, le quotidien dans ce monde d’hommes et de traditions…Dans ce spectacle, sans costume, sans maquillage et à travers nos histoires, ce sont les rouages du kathakali que l’on raconte en fait. On montre l’envers du décor de cette pratique : comment on étudie le kathakali, quelles sont nos sensations dans l’apprentissage de cette forme dansée …

Annie Rumani : La base du kathakali, est le groupe. Nathalie et moi, en tant que conteuses, on travaille seules, ce qui n’a pas été le cas de Catherine au Soleil et là on s’est trouvé et on forme un groupe…

Catherine Schaub-Abkarian : Cela fait deux ans que l’on travaille sur ce projet. Sans jugement et en respectant ce que l’on veut raconter, Simon Abkarian est le regard extérieur qui nous aide à mettre en place le spectacle. Il ne s’agit pas de mise en scène au sens occidental et habituel du terme, car le kathakali ne se met pas en scène, Simon nous permet un affinement, une direction, une profondeur…

Nathalie Le Boucher : Tout jaillit de nous-mêmes, la mise en scène vient de nous et non d’une personne extérieure.

Catherine Schaub-Abkarian : Je ne joue pas de personnage et c’est la première fois. C’est comme une source qui jaillit à l’intérieur de nous-mêmes et à laquelle on donne une forme, la scène devient le monde…

Nathalie Le Boucher : Ce que l’on conte de nos histoires ne nous appartient pas. Nous recherchons dans nos émotions l’expression d’un ressenti. Associées à la forme du kathakali, nos histoires deviennent nos propres épopées…Oui, il y a de l’épique là dedans !…

Le Chant du pied, voyage en Kathakali
Trio danse théâtre
Nathalie Le Boucher, Annie Rumani et Catherine Schaub-Abkarian
Imaginé, écrit, dansé, joué par : Les Kathakali Girls
Regard et collaboration artistique : Simon Abkarian
Création lumière : Jean-Michel Bauer

Au Théâtre du Soleil du 26 mai au 10 juin

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