Théâtrorama

Annabelle M. se réjouit aujourd’hui des choses simples, comme la pluie qui tombe, l’odeur du café ou encore la vue d’une tartine de pain grillé. Annabelle M. sourit et a l’impression qu’elle vient tout juste de naître. Un jour, alors qu’elle était adolescente, elle a disparu, pas loin : dans sa chambre, où elle refusait de parler, puis de manger. Annabelle M. est une rescapée. Sandie Masson raconte son histoire.

Vous êtes seule en scène, mais jouez avec la polyphonie. Il y a en effet plusieurs voix qui traversent la pièce : la vôtre adulte, la vôtre adolescente, la voix écrite du père, la voix perdue de la mère, celle d’une inspectrice, celle d’un professeur officier… et toutes finissent par se rejoindre et s’imbriquer. Pourriez-vous nous expliquer les raisons de ce choix de mise en scène, et ce que dit chacune de ces voix ?
« La pièce raconte que, finalement, nous sommes seuls sur cette terre et que nous côtoyons tous cette grande solitude. Le choix de positionner ma voix en des endroits différents, à travers plusieurs personnages, s’est imposé de façon naturelle, à Agnès Boury et moi-même, presque sans calcul. Il fallait que la voix se place à des endroits divers. Les troubles alimentaires représentent une telle solitude que je ne pouvais pas imaginer faire cette pièce à plusieurs personnages – mais ce serait sans doute différent dans le cadre d’un film ! Au théâtre, je tenais à symboliser cette solitude extrême que l’on ressent quand on est face à ce genre de problématique, qu’il soit question d’addiction, de dépression… tout ce qui nous coupe du monde extérieur et des autres en général. »

Annabelle-43(c)PascalineDARGANT
Sans trop dévoiler la pièce, il y a deux objets ou motifs qui l’encadrent, tous les deux sensoriels : la pluie et une tarte. Pourriez-vous nous préciser ce qu’ils suggèrent ?
« L’évocation de la pluie, c’est une façon de suggérer que cette rescapée que je mets en scène ressent à nouveau les choses du quotidien, alors qu’elle ne le faisait plus. Nous aurions pu choisir un autre objet, comme une fleur qui s’ouvre par exemple, mais nous avons finalement opté pour la pluie, car c’est un phénomène assez magique. C’est précisément l’aspect sensoriel qui nous intéressait : à travers la pluie, les sens s’ouvrent complètement et se réjouissent de ce que la nature nous offre. Pluie, soleil, fleur… pour ce personnage de rescapée, cela lui permet de faire une chose dont elle n’était pas capable auparavant : s’émerveiller. Tout lui paraît à nouveau très beau ; toutes ces choses qui viennent de l’extérieur auxquelles nous ne faisons plus attention, pour elle, ce sont de vraies merveilles. Elle qui a eu un tel déni de vie, la vie déborde à présent ! Concernant la tarte, elle symbolise également le retour à la vie et fait partie intégrante du spectacle. C’est la guérison, l’appétit qui revient. »

Vous insistez sur le fait que le prénom « Annabelle » prenne deux « n » : est-ce pour l’éloigner du préfixe « an- » du mot « anorexie » (et donc pour suggérer la guérison), ou pour ajouter un pont, le « n » doublé reproduisant et renforçant le « m » de la seconde initiale, et tout ce que cette lettre connote (l’amour, la faim…) ?
« Oui, c’est une jolie façon de voir les choses ! Dans le prénom « Annabelle », il y a en effet bien sûr l’adjectif « belle » et cette question de l’image, qui est reliée à l’anorexie, avec le préfixe « an- ». Ce prénom me semblait très juste pour évoquer tout cela et, surtout, ce rapport à l’image et à la beauté de façon générale. Le son et la lettre « m » renvoient au verbe « aimer », mais aussi au verbe « manger », on peut donc y voir un aspect très positif ! Les deux versants se complètent dans ce seul prénom : d’une part la complexité de l’image, et d’autre part le retour à soi, s’apprécier en tant que belle personne, s’aimer. »

Il y a un cri, au milieu de la pièce : « Donnez-moi des mots ! » Vous qui jouez votre histoire sur scène, et qui avez choisi de raconter cette « traversée en solitaire », en quoi les mots, « simples mais qui nourrissent », vous ont-ils aidée ?
« C’est bien plus que cela, en fait ! Je me rends compte, de plus en plus, combien les mots exercent une importance considérable sur nous et combien ils nous influencent dans notre vie de tous les jours. Ils nous touchent et ont des impacts incroyables si nous venons à employer les mauvais. Je suis très sensible aux mots ! Dans mon histoire, au moment de la maladie, j’étais tellement incapable de les trouver que retrouver la parole m’a littéralement redonné vie. Guérir de troubles alimentaires, ce n’est pas se nourrir à nouveau, ou dans tous les cas pas seulement. C’est aussi trouver les mots, savoir qui l’on est, se positionner dans le monde… Le choix de devenir comédienne m’a sans doute également beaucoup apporté de ce point de vue-là, car il a fallu que je parle et que je m’exprime. C’est une chose capitale. Dans le spectacle, j’évoque d’ailleurs la dictature, ce moment où il y a empêchement. Or, les mots doivent rester totalement libres. C’est lorsque nous jouissons de cette liberté d’expression que nous devenons alors totalement libres et vivants ! Sans cette liberté-là, nous sommes comme amputés d’une partie de nous-mêmes. C’est l’un des messages que je souhaitais faire passer dans ce spectacle : l’importance de la liberté de ton, de parole, et celle d’être nous-mêmes, loin de toute uniformisation. Et ce sont justement les mots qui peuvent nous fournir cette liberté. »

Annabelle M., une histoire sans faim
Texte de Sandie Masson et Fred Nony
Mise en scène d’Agnès Boury
Crédito photo : Pascaline Dargant
Reprise au théâtre de la Boussole à partir de 20 octobre 2014

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