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Entretien avec François Alu

François Alu 3/3 : Au-delà de la danseSi l’on veut croiser François Alu en dehors de l’Opéra, il faut tenter sa chance dans les salles obscures des Gaumont Opéra et au Pathé place de Clichy. Si l’on veut engager la conversation avec lui, il faut lui parler du psychologue Mihaly Csikszentmihalyi (en prenant bien notre souffle) et du fonctionnement du cerveau. Si l’on veut qu’il devienne notre nouveau meilleur ami, il faut lui offrir un burger + frites pure tradition.

Quelles sont vos autres passions, à côté de la danse ?

François Alu : Je suis un grand fan de cinéma, en particulier de Park Chan-wook, Martin Scorsese, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Un film qui m’a beaucoup marqué est Detachment de Tony Kaye, avec Adrien Brody ; c’est un film à la fois noir et magnifique. Mais si je devais en placer un au sommet, ce serait The Double de Richard Ayoade, sorti il y a deux ans, d’après un roman de Dostoïevski. L’image est ultra léchée, le son travaillé dans les moindres détails, et le scénario est complètement irréel et génial ! Jesse Eisenberg y est immense. Si le réalisateur avait voulu nous mettre dans une position inconfortable, de tension, d’obscurité sublime, il n’aurait pas pu s’y prendre mieux ! Certaines scènes me marqueront à vie je crois, dont une dans la cage d’escalier d’un immeuble glauque, dérangeant et fascinant. Rien n’existe dans ce film, et pourtant il nous renvoie à des aspects puissants de nos vies. C’est là toute la magie du cinéma, et de l’art en général !

« Le bonheur, je le ressens lorsque je suis en état de création. »

Côté français, je connais bien Igor Gotesman, un jeune réalisateur que j’apprécie beaucoup. On s’est rencontré il y a très longtemps dans une soirée. On lui doit notamment Five dans lequel il joue avec Pierre Niney que je trouve fabuleux pour son honnêteté de jeu, sans aucune retenue, tout comme Vincent Cassel – une vraie ”gueule” ! Pierre Niney a eu le courage de quitter la Comédie-Française pour développer ses activités, et je trouve que son parcours est remarquable. Sans bien sûr vouloir quitter le Ballet de l’Opéra, j’admire ses choix de carrière et j’aspire à développer d’autres choses à côté, car cela nourrit énormément. J’essaie de prendre le temps d’aller au cinéma en ce moment, mais je n’ai pas de chance, car je suis allé voir une véritable horreur (rires), Suicide Squad qui n’a aucun scénario, et dernièrement Stefan Zweig, adieu l’Europe devant lequel je me suis assoupi ! Mes prochains seront le Marvel, Doctor Strange, et le dernier Burton, Miss Peregrine, que je verrai sans doute dans l’un de mes cinémas parisiens de prédilection, le Pathé Wepler place de Clichy ou le Gaumont Opéra.

Dans toutes vos activités, êtes-vous guidé par la seule curiosité ?

François Alu 3/3 : Au-delà de la danseFrançois Alu : Oui, la curiosité et la passion. Et, pour les deux, je suis adepte du ”trop” : lorsque je m’intéresse à quelque chose, j’ai du mal à lâcher prise, je vais jusqu’au bout, je creuse la question à fond ! Je fonctionne ainsi pour tout. Je suis assez entier et impulsif, dans toutes mes émotions et dans tous mes sentiments ; j’ai parfois du mal à me contenir, mais je vous promets que je me soigne !

Le fonctionnement du cerveau semble également beaucoup vous intéresser. Quelles lectures faites-vous autour de cette question ?

François Alu : Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée du psychologue Daniel Kahneman m’a passionné ! Il y explique notamment les grandes contradictions qu’un cerveau peut avoir. Le premier livre que j’avais lu sur le sujet était La Psychologie du bonheur de Mihaly Csikszentmihalyi, qui est l’un des grands classiques du genre. Il donne les grandes différences qu’il existe entre le contentement et le bonheur. Le contentement est, par exemple, manger des frites comme je suis en train de le faire, ou un burger (qui est mon péché mignon). Le bonheur, je le ressens en revanche lorsque je suis en état de création, soit parce que l’on créé sur moi, soit parce que je créé moi-même.

François Alu 3/3 : Au-delà de la danseCe sont des moments où cerveau et corps sont en pleine ébullition, et où les sens sont à leur maximum. Ce moment-là est à la fois merveilleux et douloureux, car nous ressentons mille vibrations sublimes, mais au plus profond de nous, à l’instant T, le moment est si total et fort que cette plénitude peut faire peur. Le livre prend l’exemple du joueur d’échecs Bobby Fischer, jouant un coup décisif face à son adversaire. Quel est son moment plein ? Le contentement vient au moment où il doit penser au coup décisif, le coup qui va lui permettre de remporter la partie, ni avant, ni après. À cet instant précis, il ressent tout un tas d’émotions, il se sent même dépassé. C’est dans cet état qu’il atteint le bonheur, ce moment où, par capteurs, les scientifiques ont révélé que les personnes libéraient le plus d’endorphines.

Paradoxalement, c’est un état dans lequel on n’a pas du tout envie de se mettre ! L’homme a une certaine fainéantise en lui, je crois ! Ce matin encore, avant d’aller créer, j’ai dû me motiver à plusieurs reprises. Je sais que je vais être épanoui, mais je sais aussi combien cela va être difficile, et le cerveau balance sans cesse entre toutes ces contradictions ! Je pense que le fait de se mettre en danger bloque toujours un peu ; nous avons se besoin de nous rassurer et d’être rassurés en permanence. Nous sommes plongés en plein paradoxe, cherchant le moment idéal mais nous le refusant, en quelque sorte ! Et le cerveau déteste ça…

Ces questions-là vous ont-elles toujours nourri ?

François Alu 3/3 : Au-delà de la danseFrançois Alu : Je n’ai pas fait beaucoup d’études – je n’ai pas passé mon baccalauréat – et j’essaie par tous les moyens de me rattraper et de satisfaire cette curiosité dont nous parlions. Je suis par exemple un grand fan du YouTubeur e-penser. Il a réussi à rendre son activité ludique, et je pense que c’est même le futur de l’éducation ! J’apprends beaucoup grâce à ses vidéos fascinantes qui rendent beaucoup de questions complexes très faciles à comprendre. Lui aussi explique que le cerveau déteste les paradoxes. Je pense que tout ce que je fais au quotidien nourrit mon art. Je ne voudrais pas arriver en fin de parcours en me disant que ”Je n’ai fait que de la danse !” Bien sûr, c’est déjà extraordinaire, et ma vie aura été bien remplie ! Je n’ai pas envie de toucher à tout, mais j’aime creuser les choses qui m’intriguent et faire fonctionner plusieurs parties de mon cerveau.

J’ai cet œil de l’enfant qui questionne tout, mais je préfère ne pas rester dans l’insouciance de ce même enfant, et connaître certaines réponses pour pouvoir agir et réfléchir. Sans me la jouer philosophe, je sais que nous avons le choix de souffrir ou celui de combattre, le choix de nous laisser aller ou celui d’essayer de comprendre. Et j’ai ce caractère combattif et ambitieux ! Je suis contre la philosophie du ”C’est comme ça !”, je laisse toutes les portes ouvertes à toutes les solutions, dans ma vie de tous les jours ainsi que dans mon travail de danseur. Et si je traverse des moments de tristesse, j’apprends à me protéger des personnes négatives et je prends toujours ce que les moments noirs peuvent m’apporter de positif, car ils m’ont permis de me forger une carapace, pour pouvoir détruire les barrières et penser à mon avenir.

Pas encore Étoile, vous pensez donc sans cesse au lendemain !

François Alu : Oui, car je suis en permanence en train de me demander comment m’améliorer, et comment envisager mon métier. Ces questions découlent sur l’avenir, forcément… Le cinéma m’intéresse énormément. J’aimerais beaucoup pouvoir travailler avec des réalisateurs. J’ai d’ailleurs un projet qui demandera un peu de temps : réaliser un petit film. Sauf que l’on ne s’improvise pas réalisateur ! Donc pour le moment, je me renseigne, me documente, je prépare cela tranquillement et cela me tient à cœur. Actuellement, je travaille sur une pièce – qui s’intitulera Paris ratés – qui apparaîtra entre autres dans le spectacle de Bourges 2018, parmi d’autres pièces écrites par d’autres chorégraphes. Je suis conscient du fait que je vais pouvoir – je l’espère ! – danser jusqu’à 42 ans, et rien ne me pousse plus que l’envie de créer et d’innover… et que cela ne s’arrête jamais.

Entretien réalisé le 26 août 2016

Pour suivre l’actualité de François Alu :
Des informations sur la Compagnie 3e étage dirigée par Samuel Murez et la tournée de Désordres au Luxembourg, en Suisse et en France
La saison 2016 2017 du Ballet de l’Opéra de Paris

 

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