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Entretien avec François Alu

Entretien avec François AluUne certaine réputation le précède. François Alu serait à la ville comme à la scène : généreux, audacieux, passionné, et prompt à toute sorte d’effusions, qu’elles soient physiques ou verbales. Premier danseur au Ballet de l’Opéra de Paris, il excelle dans tous les registres et n’est jamais autant à l’aise que lorsqu’il s’agit de donner un souffle nouveau aux rôles qu’il interprète. Alors que la saison du Ballet débute tout juste et qu’il s’apprête à partir au Luxembourg avec la compagnie 3e Étage, nous avons recueilli ses confidences à quelques pas du Palais Garnier. Florilèges d’une rencontre à cœur ouvert en trois parties.

1/3 : Où l’on apprend, entre autres, que le jeune François Alu était un rebelle et détestait les petits collants de danse et l’académisme (mais qu’il s’est largement rattrapé depuis), qu’il aime toujours n’en faire qu’à sa tête (mais qu’il a appris à écouter depuis), et qu’il emprunte peu à peu la voie de la création.

Vous racontez souvent avoir eu la révélation de votre vocation devant un documentaire consacré à Patrick Dupond. Et ce qui vous a alors intéressé était son côté « danseur non classique ». Que cela signifie-t-il ?
François Alu : Le ”classique” tel que je l’entends, c’est tout ce que la danse contient d’académique. Lorsque je regardais danser Patrick Dupond, je ne voyais pas une succession de positions bien ordonnées, cela ressemblait à quelque chose que je n’avais alors jamais vu. Je n’avais pas dix ans, et je me suis retrouvé face à des images de ce corps très athlétique, cette présence incroyable, qui m’a complètement séduit. J’ai été touché par la folle énergie qui émanait de lui, la façon dont il jouait, son panel immense, sa diversité artistique… Il dansait Dom Quichotte et pour Béjart, et on le suivait à travers ses très nombreux voyages. Il dégageait une telle humanité ! J’ai été marqué par ses acrobaties, avec ce sentiment d’être bluffé par tout ce qu’il parvenait à faire, et tout ce qu’il était en tant que danseur. J’ai tout de suite été accroché par cette singularité.

Vous dansiez déjà à cet âge-là ?
François Alu : J’avais en fait pris un cours de danse avec ma mère – qui est professeur de danse classique – que j’avais détesté ! Elle m’avait alors dit ”Je ne te forcerai jamais à être danseur, mais je t’oblige à essayer au moins une fois !” Et mes impressions ont été terribles à la sortie du cours ! Je lui ai dit ”Plus jamais !”, car je n’y avais aucun copain et je ne parvenais pas à m’identifier à cet univers-là, cloisonné dans mon petit collant de danse, avec mes petits chaussons… Je ne faisais qu’exécuter ce qu’on me demandait de faire, et déjà à cette époque-là, cela ne plaisait pas à mon côté un peu rebelle ! (rires) J’ai ensuite essayé quelques cours de jazz et de contemporain. J’ai adoré le modern’jazz, donc j’ai poursuivi un peu dans cette voie, puis un prof de hip hop a été invité durant une semaine pour une initiation. Une révélation !

Votre cousin est d’ailleurs danseur hip hop !
François Alu : Oui, mon cousin Nicolas, que je côtoie beaucoup en ce moment. En fait, j’ai commencé à me trouver plutôt dans ma pratique des danses actuelles. Le classique était alors à mes yeux une danse un peu trop ancestrale (rires). Et sans doute également un peu trop rigoureuse… Ce qui m’a toujours plu, c’est la partie créative et innovante. Quand je faisais du jazz et du hip hop, je pouvais être totalement moi, et pas le clone de tel ou tel autre danseur. Et il faut bien avouer que cela me permettait de canaliser mon énergie…

Entretien avec François Alu

François Alu: « Je suis en mouvement perpétuel ! »

… Et contraindre une forme d’hyperactivité ?
François Alu : Oui : je suis en mouvement perpétuel ! Je bouge tout le temps, je parle tout le temps, et beaucoup trop vite [nous confirmons !, ndlr]. Mon côté turbulent n’est un secret pour personne ! Durant ma scolarité, je n’arrêtais pas de bouger sur ma chaise, rendant fous mes professeurs. Quand mes parents m’aidaient à faire mes devoirs, je faisais des entrechats, des glissades, et je tournoyais dans les airs. Je devais être assez insupportable !

J’ai gardé durant longtemps cette difficulté vis-à-vis de l’autorité en général. Quand je suis rentré dans la compagnie [le Ballet de l’Opéra de Paris, ndlr], c’était d’ailleurs un vrai problème car j’intégrais une institution avec ses codes et ses règles bien établis. Cette autorité m’a été une vraie souffrance au début, mais je suis aujourd’hui très reconnaissant, car j’ai appris la rigueur et la discipline grâce à cette maison, et que cela me permet de me rendre plus rigoureux dans la vie de tous les jours, en tant que personne, en tant que danseur et aussi en tant que chorégraphe. Je sais désormais que Rome ne s’est pas faite en un jour.

Mais il reste un mystère dans votre parcours… Comment passe-t-on du « surtout pas de danse classique » à la scène du Ballet de l’Opéra de Paris ?
François Alu : Oui, j’admets volontiers que l’évolution peut paraître bizarre ! (rires) Au tout début, je crois que c’était uniquement le côté sportif qui m’intéressait, mais j’ai appris à ne plus être ce petit garçon de neuf ans qui court partout et qui énerve tout le monde ! J’aime toujours le sport, mais disons que mes journées sont suffisamment pleines pour que je ressente encore le besoin de canaliser mon énergie ! Je suis passé par des périodes de doute, à me dire que mon travail ne consistait qu’à exécuter des chorégraphies sans réfléchir – ce qui ne me convenait pas, car réduire la danse à ce fait revient à nier le rôle du danseur et ce qu’il peut apporter à une pièce.

Entretien François Alu

Je suis arrivé au Ballet en réalisant pleinement ma chance, de pouvoir vivre de ce que j’aime, de rendre les gens heureux, de rencontrer de belles personnes, de travailler dans un lieu gorgé d’histoire… Ce que je souhaite aujourd’hui, c’est creuser le détail, jouer les personnages. Le rapport humain me nourrit également beaucoup – tout ce travail d’échanges avec les autres danseurs, les maîtres de ballet… tout ceci est primordial. C’est pour cela que je peux monter mes spectacles à présent, et continuer à me développer en tant que danseur et en tant que personne.

J’ai commencé à m’intéresser à tout ce qui existe au-delà du seul spectacle, à voir comment les choses fonctionnent en interne, dans la partie cachée qui est essentielle. En produisant mon premier spectacle à Bourges, j’ai pris conscience de tout cela, de ces tonnes de choses à synchroniser : lumières, sons, costumes bien sûr, mais aussi les parties financières, techniques, logistiques, les questions de planning des salles en tournée ou des danseurs… C’est une machine immense, la partie invisible est gigantesque ! Je n’ai donc aujourd’hui plus du tout la même approche que j’avais hier. Avant, je ne pensais qu’à moi et à mes performances brutes, mais je sais désormais tout ce qui entre en compte.

Êtes-vous ultra-perfectionniste ?
François Alu : Comme beaucoup, je pense ! Mais ce point de perfection que l’on cherche à atteindre est par définition inatteignable, car la barre augmente petit à petit avec lui, d’année en année, à la mesure de notre progression. Je suis en quête de ceci : faire de mieux en mieux. Les compliments m’encouragent beaucoup, mais j’écoute aussi ce qu’ils peuvent cacher derrière eux, en pensant à ce qu’ils auraient pu être si tel ou tel mouvement avait été mieux réalisé, une petite erreur évitée, une façon de prendre la lumière mieux définie, un jeu plus intéressant… Tous ces petits détails que j’avais prévus mais que je n’ai pas pu faire une fois sur scène. Cela me met hors de moi, et me pousse donc à vouloir faire mieux ! Ce sont là les avantages et les inconvénients de tout spectacle vivant : il est par définition éphémère, c’est un moment à capter qui ne vaut pas du tout l’expérience du réel. Un filtre se place toujours entre le réel et les images.

Vous tenez beaucoup à cette vision du danseur qui n’est pas qu’un « interprète » mais bel et bien un « exécutant » !
François Alu : Oui, car à quoi bon refaire exactement la même chose que le danseur qui a interprété le même rôle avant moi ? Pour moi, pour faire évoluer une œuvre sans pour autant en modifier la structure profonde, il faut absolument la faire respirer. Nous sommes comme dans un musée vivant : les pièces, classiques ou non, doivent vivre ! Tout ce répertoire incroyable doit vivre, comme une transmission orale. C’est une eau de source qui se gorge et se renforce petit à petit de tous les ruisseaux qu’elle croise et qui contribuent à l’alimenter. Un rôle unique est donc rempli de dizaines de souffles de danseurs !

Lorsque j’ai passé le concours de premier danseur, j’avais dansé sur Le Fantôme de l’Opéra et Cyril Atanassoff a transmis son savoir sur ce rôle à Samuel Murez – avec lequel je travaille beaucoup – qui m’a lui-même coaché pour préparer le concours. Rien que pour ce concours donc, le rôle avait déjà été nourri par deux fois ! Samuel a énormément de goût, il est perfectionniste et travailleur, il m’a légué beaucoup de son savoir, que j’ai pu enrichir à mon tour. Si un jour je dois transmettre ma vision de ce rôle à un jeune danseur, je le ferais exactement de la même façon pour qu’il puisse perdurer. C’est ce qui est magnifique dans ce métier. C’est un peu comme un artisan potier ou autre, dont l’art se transmet de générations en générations. Notre rôle est de conserver ce patrimoine, ce répertoire, en le faisant fructifier.

(à venir 2/3 : François Alu – Dans les coulisses du Ballet de l’Opéra de Paris)

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