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Depuis quelques années, Fabienne Haustant, présidente de l’association « Danse les yeux fermés » et atteinte de rétinite pigmentaire depuis la naissance, dispense des cours de danse à des personnes voyantes et déficientes visuelles. Ce soir-là, dans une toute petite salle sans miroir de la Maison de quartier de Saint-Maur Créteil, une dizaine d’élèves se rassemble autour d’elle. Fabienne demande à chacune de situer leur énergie sur une échelle de valeur, puis allume le poste, du Lana Del Rey. Le cours peut démarrer. L’occasion pour nous de recueillir quelques confidences.

Un petit mot concernant le nom de votre association : « Danse les yeux fermés ». Que signifie-t-il précisément ?
« C’est une invitation ! Une manière de faire partager un handicap et de faire se rencontrer deux univers : à travers « Danse les yeux fermés », je souhaite inviter les personnes voyantes et les personnes déficientes visuelles à se réunir autour de cet art qu’est la danse. »

Comment s’organisent les cours que vous dispensez ?
« Je ne prépare jamais mes cours à l’avance, car le travail se fait autour de l’énergie qui se dégage des personnes qui viennent y assister. La plupart du temps, les personnes qui arrivent aux cours sont fatiguées de leur journée de travail, et n’ont pas particulièrement envie de se dépenser et de danser… Donc les cours sont vraiment organisés en fonction de ce que moi, je vais pouvoir ressentir d’elles. Ils sont divisés en trois temps : un échauffement, de l’improvisation les yeux bandés et, pour finir, un échange par la création d’une chorégraphie commune, très courte. Le but est de montrer que tout un chacun peut aussi créer, de simples mouvements mis bout à bout qui forment ensuite un vrai grand mouvement, dont nous sommes fiers ! »

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Durant vos ateliers, quelques notions paraissent primordiales : votre voix qui sert de guide, l’énergie que vous placez sur une échelle de grandeur, l’équilibre à chercher, et le fait de prendre pleinement conscience de son propre corps. Pourriez-vous nous en dire plus sur chacune d’entre elles ?
« Je suis très attentive au fait de savoir comment mes élèves vont, comment elles se sentent et se ressentent. J’ai moi-même une énergie débordante, donc il m’est primordial de situer l’énergie des autres pour l’orientation à donner à mes cours. En fonction de leur énergie, parfois même en les écoutant uniquement parler, je peux déjà me faire une idée bien précise : ne pas être trop vigoureuse, ne pas avoir trop de pêche pour suivre leur rythme ! Souvent, lorsque les personnes dansent, elles se contentent d’exécuter, sans mettre d’énergie particulière. Or, le plus important, dans la danse, c’est cette part de vitalité… Ne pas simplement reproduire, mais danser avec son âme ! La question de l’équilibre est sans doute la plus importante. Lorsque l’on se bande les yeux, pour marcher ou pour danser, l’équilibre n’existe plus. D’un coup, la vue ainsi coupée, tous les autres sens s’ouvrent complètement. Danser les yeux fermés renvoie obligatoirement à prendre conscience de son propre corps différemment. Il s’agit en fait d’image de soi et de prendre conscience de son moi intérieur. Souvent, nous avons tendance à oublier le simple fait que nous existons ! Certaines personnes ont une telle image négative d’elles-mêmes qu’elles s’occultent complètement et se concentrent sur leur apparence qu’elles n’apprécient pas, sans prendre le temps de regarder en elles. Cela créé un déséquilibre et une dévalorisation de soi. Or, il faut essayer, toujours, et il faut danser pour soi avant de danser pour les autres, sans craindre d’être jugé. Chacun a une part créatrice en soi, et nous pouvons l’exprimer à travers le théâtre, le mime, la danse… C’est un besoin vital ! »

De nombreux artistes, danseurs et chorégraphes, s’intéressent à la cécité et incluent des danseurs déficients visuels dans leurs créations – notamment Alvin Ailey et son programme « New Visions Dance Project » pour la création d’écoles de danse pour tous, y compris pour les enfants aveugles. Avez-vous également des projets allant dans ce sens, vers la création d’une école spécialisée ?
« Moi-même étant déficiente visuelle, mon tout premier projet est très simple : me déplacer dans les grandes écoles de danse qui disent prêter attention à toutes les formes de handicap, mais je réalise que c’est souvent faux. Mon but est donc d’aller les déranger gentiment et de leur dire : « Je suis déficiente visuelle, mais ma grande passion est la danse, et je voudrais rentrer dans votre école ! » Une fois que j’y suis, je leur montre que mon handicap ne gêne en rien la pratique de la danse et je peux me donner les moyens de progresser, comme tout le monde. La plupart des associations qui relient le monde de la danse à celui du handicap proposent des cours de danse à deux, et c’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de cécité. Or, moi, je voudrais aussi faire en sorte qu’un déficient visuel puisse danser seul ! Concernant mes autres projets, j’aimerais bien fonder une école de danse, oui, mais toujours dans la mixité. Notre monde est fait ainsi, et je ne voudrais surtout pas mettre de frontière ! Je suis née en dansant : mon médicament à moi, c’est la musique, et cela le restera encore durant un très, très long moment ! »

Association Danse les yeux fermés : site web
(avec contacts et renseignements sur les horaires et les lieux des cours) :
Page Facebook de l’association
À lire : Danse & handicap visuel. Pour une accessibilité des pratiques chorégraphiques d’André Fertier (Centre national de la danse, 2014)

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