Théâtrorama

Zoom sur la compagnie Le Liquidambar

Au plateau, un homme, seul, assis, tout en articulations, fait face à une boîte carrée.  Troublante et fascinante présence marionnettique qui convoque, trie, relie souvenirs, mémoires, sensations. A travers une partition époustouflante de précision, Aurore Cailleret et Lolita Barozzi confrontent le temps à l’espace fracassant du silence, dans l’élégance subtile d’un vol d’oiseau. Rencontre. 

Comment avez-vous découvert Paul Vicensini ? 

Aurore Cailleret : Par accident ! Il m’est tombé sur la tête. Véritablement, une encyclopédie de la poésie française m’est tombée sur la tête. Elle s’est ouverte à une page, et il y avait un texte d’un auteur inconnu pour moi, où il racontait qu’un soir de grande mélancolie, il avait tiré très fort sur sa cigarette, et qu’il avait aspiré une cathédrale. Mon cœur a fait un gros bond, j’ai trouvé ça sublime. Je me suis empressée de découvrir les autres poèmes, et je suis tombée en amour. 

Des paniers pour les sourds part des mots, et se trouve pourtant dénué de paroles …

Aurore Cailleret : A l’origine du projet, on n’avait pas consciemment décidé qu’il n’y aurait pas de mots. Puis on s’est rendu compte que la « forme parfaite » du poème existait dans le poème, donc on ne pouvait pas reproduire ça. Le silence s’imposait, sinon notre personnage n’aurait  jamais pu prendre vie, les mots l’auraient étouffé. Ce qu’on a proposé aux spectateurs, ce n’est pas tant les mots, mais la sensation qu’ils portent en eux. Notre premier spectacle, La Maison aux arbres étourdis est très « verbeux ». Il raconte des choses, parce que justement, on a travaillé sur le discours, sur « comment abrutir les gens par des discours bien pensés ». C’est un spectacle qui finit sur du silence, parce que l’émotion est tellement forte, qu’il n’y a plus de mots.  Ce silence, c’est notre point de départ dans Des paniers pour les sourds. Il y a une continuité. 

Lolita Barozzi : En effet, ayant pensé notre premier spectacle aussi pour un public plus jeune, on s’est tenues à une forme de narration, qu’on pourrait dire plus « traditionnelle ». On a pris un réel plaisir à déconstruire cette manière-là de travailler, dans Des paniers pour les sourds. On savait qu’il fallait faire très attention au public, pour ne pas le perdre, qu’à un moment donné il puisse se raccrocher à des choses, et réussir à tendre son propre fil, et se raconter une histoire. Mais malgré tout, on est dans quelque chose de beaucoup plus éclaté, beaucoup plus libre aussi.

Le processus de création du spectacle est d’ailleurs à cette image…

Aurore Cailleret : En répétition, on travaillait à l’aveugle. C’était pour moi fondamental : lui il est sourd, nous on est aveugles. A partir du moment où on n’est pas en train de se regarder faire, on laisse la possibilité à l’accident d’advenir. L’accident, c’est une poésie extraordinaire, déjà, et c’est une matière de travail qui est démentielle, comme l’errance. L’errance et l’accident, 80% du spectacle est constitué de ça. 

L’identité même de la marionnette comporte une part d’indéterminé, comme si quelque chose allait advenir en présence du public, ou pouvait encore être « complété »…

Aurore Cailleret : Ce qui est fascinant avec cette marionnette, c’est que quand on la voit la première fois, on se dit, « Je ne le connais pas et pourtant, il m’est familier ».

Il y a énormément de personnes qui nous ont dit que les premières secondes du spectacle étaient effrayantes à cause de ça. Que son regard était profondément humain, et que plus le spectacle avançait, plus le personnage leur devenait familier. Nous, on avait vraiment envie de cette inquiétante étrangeté. Le personnage, on ne le connaît pas, et pourtant on le connaît. Alors, est-ce qu’on s’est croisé un soir, en rêve peut-être ? Il y a une relation qui est là et qu’on ignore, et quand elle advient, on la reconnaît comme si on l’avait déjà vécue. La possibilité pour chacun d’aller mettre dans les pas de notre bonhomme, qui il veut. Certains ont vu leur papa, d’autres ont vu un clochard ivre… 

Comment avez-vous crée cette marionnette ?

Lolita Barrozzi : Le processus de création a été assez long, parce qu’on a commencé le travail avec une marionnette qui venait d’un autre spectacle. J’ai eu besoin de passer par la manipulation avec Aurore pour que ce personnage qui était en train de naître me devienne familier, et que je puisse ensuite mettre un visage sur lui et le créer. Ensuite, on a travaillé en modelage, avec Amélie Madeline, parce qu’on savait qu’on voulait un personnage multiple, il fallait qu’on puisse réaliser un moule pour pouvoir faire plusieurs têtes à l’intérieur. « Gars » est né ainsi. 

D’où vient le choix d’avoir un seul personnage, qui se démultiplie, qui s’ouvre à d’autres formes de lui-même au fur et à mesure du spectacle ? 

Aurore Cailleret : La poésie de Paul Vincensini recèle toute une galerie de petits personnages : l’ouvrier, l’enfant… On comprend très vite que derrière, il s’agit bien de la même personne. Et là, on est face à un merveilleux exemple de la pluralité de notre être. Nous sommes tous des petits êtres multiples, nous avons plein de facettes différentes. Nous pouvons être une personne face à quelqu’un, et une autre personne face à quelqu’un d’autre. Il y a aussi toutes nos facettes  fantasmées, la personne qu’on aurait voulu être, celle qu’on croit avoir été et qu’on n’a pas été…

Cette forme de pluralité témoignant d’une unité se retrouve également dans la forme des poèmes… 

Aurore Cailleret : Pour moi, les poèmes de Paul Vincensini fonctionnent comme un chapelet, c’est à dire qu’on a des petites billes, des petites perles, qui ne donnent pas l’impression qu’elles sont reliées les unes avec les autres si elles sont isolées. Mais dès qu’on commence à faire une lecture suivie, tout s’enchaîne. On a essayé de fonctionner comme ça dans le spectacle aussi. Chaque image du spectacle, chaque séquence, est sous-tendue par un poème spécifiquement, qui en amène un autre, qui en amène un autre, qui en amène un autre… Le travail dramaturgique a été assez long. Il y a énormément de choses qu’on a retiré. Je pense qu’on pouvait faire un spectacle qui durait 12 heures… Ca aussi, on a dû le passer au tamis, plusieurs fois, plusieurs fois, plusieurs fois, pour égrainer encore et encore, pour garder que l’absolu nécessaire. Tout le reste, on l’a enlevé. 

Cette notion du dépouillement semble centrale, dans votre travail…

Aurore Cailleret : Il y a un moment du spectacle, avec une longue marche. Cette séquence-là est le symbole même de tout le spectacle. Le spectacle est une traversée du désert, une marche continue de quelqu’un qui petit à petit, se déshabille de tous ses oripeaux. On a travaillé les oripeaux comme le souvenir, ou le conflit… Petit à petit, notre personnage se remémore, il se déleste. Plus ça, va, plus on va vers le dépouillement, plus on va vers l’essentiel, et plus on arrive au rien. Et à la fin du spectacle, d’ailleurs, il n’y a plus rien. 

De quelle manière parvenez-vous à cette sorte de bascule, au moment où l’objet marionnettique cède la place à l’humain ?

Aurore Cailleret : Très curieusement, cette envie-là, ce chemin-là, cette volonté-là était là avant la première image du spectacle. Je savais exactement comment le spectacle allait se finir. Un peu comme on écrit un polar, nous on avait la dernière image, et il fallait qu’on aille jusque-là. J’avais envie de voir ce point de jonction où la marionnette petit à petit disparaît, et si elle disparaît, il y a qui derrière, il y a nous. Forcément, si elle disparaît, nous on est dévoilées, mais aussi on est dépouillées, de nos cagoules, de nos habits… On est autant mises devant le reste de l’objet marionnettique, du personnage fictionnel, que la rémanence, que le souvenir… Et à un moment donné, c’est le spectateur qui fait le travail, qui recompose l’image, qui reconfigure… Et on est en train de véritablement co-créer le spectacle ensemble. Nous on manipule du rien, et le rien prend vie dans les yeux du spectateur. 

  • Poète de référence – Paul Vincensini, avec l’aimable autorisation de Maële Vincensini
  • Conception, Mise en scène et scénographie – Aurore Cailleret
  • Construction des objets marionnettiques – Lolita Barozzi, Amélie Madeline & Réka Roser
  • Création sonore – Christophe Briz
  • Création lumière – Yannick Anché
  • Costume des manipulatrices – Hélène Godet
  • Manipulation – Aurore Cailleret & Lolita Barozzi
  • Collaborations – Sarah Clauzet, Frédéric Vern
  • Crédit photo : Charlotte Bouvier / Aurore Cailleret / Pierre Planchenault
  • Prochaines dates: Compagnie Le Liquidambar

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