Théâtrorama

Denis Lavant est un acteur flamboyant. Dans Le roi s’amuse, mis en scène par François Rancillac au Théâtre de l’Aquarium, il livre un jeu qui sort des tripes, bouillonnant, quasi animal. Le comédien à la voix rauque et au corps désarticulé y incarne un fou du roi vibrant. Touchant même, car il laisse percevoir toute l’ambivalence d’un personnage en demi-teinte. De cet amuseur laid et raillé, surgit une part sombre et pathétique que le comédien endosse magnifiquement.

Votre personnage a sans cesse la bougeotte. Il bondit, vitupère, s’effondre par terre… Comment vous sentez-vous tout de suite après une représentation ?
« C’est variable. Je peux me sentir détruit, comme si je venais de passer dans une lessiveuse. Heureusement, les représentations se passent bien le plus souvent, comme aujourd’hui ! (rires) Toute l’énergie positive et les émotions dégagées pendant la pièce continuent à me galvaniser. Aujourd’hui, je ne suis pas couché avant deux heures du mat’ ! (rires) ».

Vous prenez un plaisir fou à jouer le bouffon. Ce costume vous va comme un gant. Votre expérience de la commedia dell’arte y est pour beaucoup, j’imagine…
« Complètement. J’ai suivi des stages avec Carlo Boso à la fin des années 70, et mon expérience de la commedia dell’arte, de l’acrobatie et des tréteaux me sert très souvent au théâtre comme au cinéma d’ailleurs. Le masque a une puissance de jeu et d’expressivité très forte. C’est un bon moyen de prendre conscience de ce qu’on adresse au public et de ce qu’il nous envoie en retour. »

Avez-vous tout de suite accepté ce rôle ?
« Oui, car il s’est présenté comme une évidence. Je sortais d’un parcours solitaire et j’avais envie de me confronter à plusieurs générations de comédiens. L’idée d’interpréter un classique français m’a aussi plu. Je n’avais jamais joué dans une pièce de Victor Hugo. »

Vous êtes père d’une ado qui a quasiment l’âge de Blanche, la fille de Triboulet. Ça aide pour le rôle ?
« Bien sûr. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser. Le simple fait de prononcer les derniers mots « J’ai tué mon enfant », en essayant de me projeter dans une certaine auto-cruauté, c’est terrifiant. »

Ce n’est pas la première fois que vous interprétez un personnage marginal. Vous êtes attaché à ces exclus de la société ?
« Je n’ai pas choisi ce rôle, c’est François Rancillac, le metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Aquarium, qui me l’a proposé. Mais c’est vrai, mon intérêt en tant que comédien, c’est aussi de restituer une certaine légitimité, une humanité en quelque sorte à des personnages en dérèglement social ou que l’on montre du doigt comme des monstres. »

Triboulet est un personnage ambivalent. Il doit faire rire à tout prix, mais il dévoile aussi une part sombre de lui-même…
« Chaque homme porte en lui une entité double. Cette dualité est d’ailleurs très présente en moi, j’en ai bien conscience. Quand j’ai joué dans Big Shoot (en 2008), il me semblait évident d’incarner seul les deux entités qui se répondent et s’opposent : le bourreau et la victime. Triboulet, lui, est très centré sur lui-même. Il agit dans une sorte de schizophrénie, tout en demeurant lucide. Il joue consciemment sur deux registres : le bouffon et le père possessif. Or, il ne peut pas obliger sa fille à rester cloîtrée éternellement. Triboulet n’est pas un bon père. D’ailleurs, toutes les paroles de dévotion qu’il clame envers sa fille relèvent en réalité de l’égoïsme. Par exemple, lorsque Blanche se fait violer par le roi, il pense avant tout à ce qu’il va devenir…Un seul sursaut de clairvoyance le saisit lorsqu’il prononce ses dernières paroles : « J’ai tué mon enfant » ».

La mise en scène bling-bling apparaît comme un clin d’œil à l’actualité politique. Vous vous y intéressez à la politique ?
« Pendant longtemps, je n’étais sensible qu’à la poétique, pas à la politique. Les poètes apportent une vision du monde et de l’humain à la fois lucide et bienveillante. Ils disposent d’une sorte d’extra-sensibilité qui leur permet de percevoir et de pressentir les choses. A l’inverse, le langage politique repose sur un langage de pouvoir et d’économie qui ne me parvenait pas. En devenant père, j’ai pris conscience d’entrer dans la société de consommation, d’avoir des responsabilités. En somme de ne plus être un électron libre, qui ne vit que pour lui-même, au jour le jour. Je ne suis pas engagé politiquement, mais je suis investi dans ma démarche théâtrale et aussi humaine. Je m’efforce d’être le plus possible dans le présent, proche des gens qui m’entourent ; de porter attention à une personne dans la rue par exemple. Dans mon métier, ce qui m’importe, c’est de faire résonner l’humain et les émotions. Ensuite, le public peut s’en émouvoir et réagir, mais sa pensée reste libre. »

Propos recueillis par Frédérique Marchal.

Le Roi s’amuse
De Victor Hugo
Mise en scène : François Rancillac
Avec : Alain Carbonnet, Agnès Caudan, Linda Chaïb, Sébastien Coulombel, Vincent Dedienne, Yann de Graval, Denis Lavant, Charlotte Ligneau, Florent Nicoud, Robert Parize, Baptiste Relat, Pierre-Benoist Varoclier.
Jusqu’au 12 décembre 2010
Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h
Au théâtre de l’aquarium, à la Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre 75012 Paris. M°château de Vincennes.
Tarifs : de 20 € à 10 €.
Réservations : 01 43 74 99 61.
Site web

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