Théâtrorama

Vous avez peut-être découvert et apprécié à sa juste saveur textuelle La Pierre de Marius Von Mayenbourg au théâtre de la Colline. Voilà Le Moche, au théâtre La Comédia, monté avec esthétisme par la metteur en scène Catherine Lefebvre qui nous livre ses secrets de fabrication…

Qu’est ce qui vous a donné envie de monter Le Moche de M. von Mayenburg ?
« J’ai pris la décision de monter Le Moche en août 2008. Ce qui s’est imposé à moi comme une évidence c’est la façon d’écrire de cet auteur contemporain majeur : la parole est concise et inventive. Il a l’art d’aborder des sujets tragiques en y instillant beaucoup d’humour et d’ironie. Mon choix était donc de mettre en scène une pièce de Marius von Mayenburg. Ensuite je voulais de préférence une pièce qui n’ait jamais été montée en France (ce qui était encore le cas à ce moment là pour Le Moche). Le Moche est un titre qui m’a interpellée et à la lecture j’ai découvert une satire sociale qui s’attaque avec une précision chirurgicale à notre fixation sur l’apparence extérieure et aux critères normatifs de beauté. Elle amène naturellement un questionnement sur l’identité.Sujet de notre temps quand on sait qu’il n’y a plus une photo d’acteur ou de mannequin qui ne soit retouchée dans les magazines et que le recours à la chirurgie esthétique est banalisé. »

Qu’est ce qui vous a plu dans cette pièce ?
« Le plaisir de cette pièce réside dans la force et l’audace de l’écriture pour s’interroger sur le problème de l’uniformisation et du recours à la chirurgie plastique qui gomme les différences et façonne les gens sur un standard d’esthétique alors qu’une des richesses de notre espèce est la différence des êtres.Cette culture de la perfection de l’apparence extérieure crée une société paradoxale d’individus en perte d’identité.Cela amène aussi une spéculation liée à la manipulation et à la superficialité, dans le cadre des relations (professionnelles, amicales ou amoureuses). Il y a une vraie réflexion philosophique sur la superficialité et la cruauté.
En plus l’écriture de Marius von Mayenburg laisse une grande liberté pour la mise en scène. Il enchaîne les situations sans transitions (dans un style presque cinématographique) et préconise que le même acteur joue plusieurs rôles (ce qui met l’accent sur l’interchangeabilité grandissante des êtres au sein de notre société). Ce qui me plait aussi particulièrement, c’est cette façon qu’il a de confronter le tragique et le grotesque. La caricature est poussée jusqu’à l’absurde alors on sourit, on rit même franchement de toute « cette mocheté ». »

Quelle est l’orientation que vous avez voulu donner à la mise en scène ?
« Comme je le disais précédemment, l’auteur laisse une grande liberté au metteur en scène et donc aussi aux comédiens. Il ne solutionne pas tout ! J’ai choisi une mise en scène énergique et concise dans le même esprit que l’écriture de Marius Von Mayenburg. Elle est épurée et stylisée, très urbaine et contemporaine. La symbolique y est importante. Selon la volonté de l’auteur chaque comédien joue deux rôles. Sauf Lette (Le Moche), qui cependant s’achemine inéluctablement au fil de la pièce vers un dédoublement de sa personnalité. Ce choix de l’auteur, peut laisser la liberté au spectateur d’imaginer que le personnage principal (Lette) est en train d’évoluer dans son propre cauchemar (en effet, souvent dans les cauchemars – ou les rêves – on retrouve le même visage sur différents personnages et un visage connu dans la réalité appartient soudain à quelqu’un d’autre ou revêt une personnalité complètement différente de celle que l’on connaît…). J’ai choisi de souligner ce niveau de lecture possible par des bandes sonores sur les opérations reprenant les voix et le texte des différents personnages qui entourent Lette ( bande sonore réalisée par Patrice Martre, l’un des comédiens). J’ai travaillé sur l’axe surréaliste de la pièce qui n’est pas sans me rappeler l’univers de Boris Vian. J’ai souligné le grotesque et l’outrance des personnages instinctivement cruels et à la verve acérée pour être dans la satire sociale plus que dans la comédie dramatique. »

Comment s’attaquer à Mayenburg sans dénaturer le texte?
« A mon avis, le meilleur moyen c’est de faire confiance au texte et de l’attaquer « à pleines dents ». Ne surtout pas y mettre de psychologique et suivre le regard corrosif de l’auteur.
Personnellement, j’ai découpé la pièce en plusieurs tableaux qui s’enchaînent sans transition, à vive allure et en lumières colorées, en respectant la langue de l’auteur et ses indications en général (une petite entorse : je me suis permis de féminiser le rôle de Scheffler et me suis servie de cette féminité pour aborder ce personnage prédateur). »

Comment concilier la casquette de metteur en scène et de comédienne ?
« C’est une façon d’être « dehors » et « dedans », finalement c’est une façon de se dédoubler et cela va très bien avec la pièce ! Plus sérieusement, j’ai eu envie de mettre en scène ce texte extraordinaire mais ayant avant tout une formation de comédienne, j’ai aussi eu envie de jouer dans la pièce. A la première lecture, j’avais très envie de jouer le personnage de Fanny (la femme et la vieille directrice), mais je ne me sentais pas de m’auto diriger pour ce rôle (d’ailleurs d’ailleurs Nathalie Bruthiaux tire bien son épingle du jeu en incarnant avec talent les « 2 Fanny » et a reçu un prix au festival du Cours Florent pour ce rôle). Rapidement c’est le rôle de Scheffler (chef de Lette, comme chef de projet finalement) qui s’est imposé à moi. C’est un personnage carnassier, prédateur comme finalement l’est souvent quelqu’un qui a pour vocation de diriger (un peu caricatural bien sûr et assez éloigné de moi, mais justement c’est aussi en ça que réside le plaisir du jeu d’acteur !).Ce qui m’a aidé dans ce choix (de la double casquette), c’est d’avoir une idée très claire des directions que je voulais faire prendre à chaque personnage et à la pièce en général. Ensuite l’entourage est important aussi : un œil extérieur occasionnel (pas toujours le même) qui connaît bien mon parti pris et s’y tient et des comédiens impliqués. »

Comment s’est passée la direction d’acteur ?
« C’est d’abord une rencontre au cours Florent. Nous sommes tous les quatre issus de la même promotion. Ce qui est à la fois un avantage car nous nous connaissions déjà, c’est un engagement mutuel qui s’est fait en connaissance de cause et dans l’envie de voir aboutir un beau projet et un petit inconvénient quelque fois pour s’imposer fermement à la direction. L’évidence, c’est que tous sont des comédiens impliqués et pleins de ressources, toujours en proposition sur le plateau et c’est aussi ça qui a permis au projet de se développer et à l’équipe d’être dans un processus créatif permanent, induit par le style même de l’auteur. D’ailleurs le travail de détail s’est fait en symbiose au fur et à mesure que le projet prenait forme »

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?
« La première vraie difficulté a été de trouver « le bon moche ». Peut être parce que les jeunes comédiens manquent quelquefois d’humilité…Et puis Edwin Garcia (comédien d’origine colombienne, ayant déjà joué de nombreuses pièces dans son pays) est arrivé en cours d’année et j’ai eu envie de lui proposer le rôle. Il a un jeu instinctif et une grande aisance sur le plateau, il va toujours de l’avant et comprend très vite les enjeux. »

Quels sont vos projets ?
« Pour tout dire mon projet immédiat c’est de faire connaître « mon Moche » et d’essayer de l’emmener le plus loin possible. De peut être trouver des producteurs pour continuer à développer ce projet…Sinon pour la suite, j’espère être dirigée par d’autres metteurs en scène en tant que comédienne (car j’aime jouer !). Pourquoi pas aussi être l’assistante d’un metteur en scène déjà « sous le feu des projecteurs »… Et aussi je compte bien m’attaquer à une autre mise en scène, j’ai d’ailleurs une autre pièce de Marius von Mayenburg en tête… »

Le Moche jusqu’au 27 mars au théâtre La Comédia
Plus d’infos: site web


  1. A voir absolument…
    Adaptation exquise, forte et passionnelle de la métaphysique de Mayenburg.
    Critique acerbe, caustique et aigre-douce de nos façons de penser et de vivre (toute puissance de l’image, bêtise et veulerie crasse des leurres…)
    Le tout défendu et joué par quatre comédien(ne)s séduisants, magiques, envoûtants; à la fois très beaux et très cruels (donc très talentueux…équilibre parfait, dans une pièce frisant le baroque intense,aux prises avec le classicisme le plus dur).
    Jeu d’une absolue actualité.
    dictature de l’image et ce qu’il faut penser ou ne pas penser, ni jamais vivre…
    Si Boris Vian était né allemand et avait vécu sa création outre-rhin il adorerait ce « Moche » de Catherine Lefebvre.

    Benoit Lehmann / Répondre

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