Théâtrorama

Un puzzle aux dimensions d’art total, dans lequel la trajectoire intime de chaque spectateur rencontre le matériau artistique et les désirs d’un personnage tenu secret.

R.A.G.E est le second volet du diptyque sur la censure et la liberté d’expression, qui a vu le jour en 2012 avec Les mains de Camille. Retour sur ce spectacle « réversible », en compagnie de la metteure en scène Camille Trouvé.

En 2007, Les Anges au plafond ont créée Une Antigone de papier et en 2009 Au fil d’Œdipe. Ces deux spectacles fonctionnaient déjà en diptyque…
Camille Trouvé : À l’origine de la compagnie, on est deux manipulateurs comédiens marionnettistes. On a eu envie de se mettre en scène mutuellement, alors on a commencé à échanger les rôles, un projet sur deux. Au début c’était comme un défi qu’on se lançait et puis c’est devenu une sorte de dogme, dans la compagnie. Ça nous permettait d’interroger chacun à notre tour des sujets sous deux angles différents, souvent sous l’angle du masculin et du féminin. Avec Antigone, on avait réuni une équipe de filles et autour d’Œdipe, une équipe de garçons. Pour ce diptyque, on est parti d’un personnage féminin, Camille Claudel, qui incarnait une censure du XIXème, bourgeoise, sanctionnant sa condition féminine d’artiste, tandis que R.A.G.E est un personnage masculin qui cherche avec fougue sa liberté d’expression.

Comment en êtes-vous arrivés à travailler autour de ce personnage-là ?
C. T. : On a cherché un personnage qui avait fait une escroquerie à son identité. Pour raconter sa vérité, il passe par une supercherie, mais en même temps il est vrai, il est authentique. Il a eu cette phrase : « Accéder à l’authenticité, en passant par le mensonge, avouez que ce serait beau »

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R.A.G.E ©David Quesemand

C’est la première fois que de la magie prend part à un spectacle des Anges au Plafond
C. T. : Justement, parce qu’on est sur un personnage qui joue avec le mensonge, la vérité, l’illusion, on a eu envie de travailler sur notre geste de manipulation. En temps que marionnettiste, on a un geste de manipulation qu’on appelle « à vue », c’est à dire très sincère. On voit le marionnettiste, on voit son travail pour donner vie à l’objet, on met le public dans cette complicité. Et là, on s’est dit que puisqu’on parlait d’un « escroc », on allait mélanger ce geste que les gens connaissaient de nous, avec un geste beaucoup plus « voyou », on a eu envie de cacher l’artifice et la manipulation. On a alors rencontré Raphaël Navarro, un magicien exceptionnel, et on a remarqué qu’on avait plein d’outils en commun. On a des fils, des tiges, notre langage est très proche de celui des magiciens. Une des grandes différences, c’est qu’eux travaillent toute leur vie pour arriver à dissimuler le geste de manipulation, alors que nous on l’affirme dans la lumière, et le public jouit presque de cette transmission d’énergie à l’objet. C’est deux paradigmes qui se sont séparés, mais finalement les racines sont très proches, et quand on les confronte à nouveau, ça donne quelque chose de très intéressant.

Une fois encore, le public est au centre de l’action…
C. T. : Chaque spectateur peut faire un trajet vers le spectacle, qui est le sien, qui est propre, et qui va rencontrer la forme qui lui est proposée. Ça va être un trajet actif et individuel. Sur ce spectacle, on voulait une multitude de points de vue possibles. On considère que ce personnage est kaléidoscopique, il a un « moi » à facettes. Il a lutté toute sa vie contre l’idée d’être réduit à une étiquette et à une chose qu’on pourrait prendre dans la main. Il voulait rester libre, et il a donc passé son temps à se réinventer. On s’est dit : « La base, ce sera deux publics qui n’en font qu’un, deux personnages qui n’en font qu’un aussi, et on va jouer avec ces points de vue là sur l’histoire». Suivant l’endroit où on est placé dans la salle ou même sur le gradin sur scène, on ne verra pas le même spectacle. Parfois on entend rire une partie du public et pas l’autre, et ça, c’est très l’âme de R.A.G.E : est-ce qu’on peut se méfier des vérités absolues ? C’est presque un geste politique chez lui, il n’y a pas une vérité.

Comment explorez-vous cet aspect politique dans vos spectacles?

Les Mains de Camille / Les Anges au Plafond / Caen / décembre 2012
Les Mains de Camille © Les Anges au Plafond / Caen déc 2012

C. T. : Je pense qu’on a une sensibilité politique aux Anges au Plafond, c’est à dire qu’on cherche des personnages dont la trajectoire intime rencontre le politique. C’est à cet endroit là que l’histoire nous intéresse. Dans la censure, chez Camille Claudel, il y avait vraiment une force de vie et de création d’une jeune femme qui rencontre à un instant T une société, et quel genre d’étincelle ça produit. C’est là que c’est politique, comment l’individu rencontre le social, comment l’individu se confronte aux codes, comment on est embarqué malgré soi dans une période historique qui ne nous correspond pas. Comment, nous, avec nos sensibilités, on confronte le monde d’aujourd’hui avec sa violence, avec sa complexité…

Comment résonne ce spectacle, après les événements du 13 novembre dernier et dans un contexte d’état d’urgence ?
C. T. : Il se trouve que dans le spectacle on parle de Totoche, le dieu de la vérité absolue. Cette violence fasciste, policière, cette idée qu’il n’y a qu’une seule vérité, qu’on peut tuer au nom de cette vérité sont vraiment les choses contre lesquelles R.A.G.E a lutté. La première de ce spectacle a été jouée le 13 novembre 2015. Emotionnellement, on a eu un choc. On est entourés de gens qui sont très jeunes et qui ont été très touchés par les événements. Le soir de la seconde, j’ai dit aux spectateurs : tout à l’heure, vous allez entendre parler de Totoche, le dieu de la vérité absolue, j’espère que nous collectivement, on va avoir la force de lui régler son compte, qu’on va être assez forts. Ça reste bouleversant, parce que je sens que tout le monde est marqué par l’histoire mais des salles pleines comme ça, c’est une forme de lutte.

R.A.G.E, ce sont les initiales de ce personnage dont l’identité n’est révélée qu’au cours du spectacle… Pourquoi ce choix ?
C. T. : L’idée d’arriver « vierge » à un spectacle est très importante pour nous. Si un adoles-cent n’a jamais entendu parler de cet auteur ni de sa supercherie, je pense cependant qu’il est capable de se mettre à hauteur d’enfant. Chacun peut comprendre le parcours, à travers l’Europe, d’un jeune migrant qui arrive en France, parle plusieurs langues mais apprend le français à 14 ans et se construit un parcours d’écrivain. Je trouve que ça laisse à la porte toute l’idée qu’il faut de la culture pour aller au théâtre, qu’il faut avoir lu cet auteur pour connaitre et comprendre cette pièce. On est dans l’émotion, se laisser prendre par un en-fant, voir sa faille, essayer de comprendre sa fracture, qui lui fait inventer quelque chose de complètement fou. Garder le secret, c’est garder pour le spectateur une espèce de fraicheur. C’est comme une bienveillance par rapport à l’idée que l’on n’a pas besoin d’être sur instruit pour avoir des émotions.

R.A.G.E, par la Compagnie Les Anges en Plafond, en tournée dans toute la France.
Plus d’informations : Les Anges en Plafond

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