Théâtrorama

Mémoire d’une jeune fille pas rangée…

À l’affiche depuis le 10 janvier, la pièce « Journal à quatre mains » se prolonge jusqu’au 28 août, au théâtre Poche Montparnasse à Paris. Rencontre avec Benoîte Groult, auteur (avec sa sœur Flora) du livre à l’origine de la pièce, pour évoquer ses souvenirs de jeune fille.

Quelle est l’origine du « Journal à 4 mains » ?

photo M. Pelletier
photo M. Pelletier

« Ma mère espérait que ma sœur Flora et moi serions un jour des artistes. Elle s’est donc donnée les moyens pour que nous y parvenions. Parmi les choses qui faisaient partie de notre éducation, il y avait l’écriture quotidienne d’un journal. Nous l’avons commencé lorsque nous avions une dizaine d’années. Quand nous étions en vacances en Bretagne, je me souviens que nous lisions notre journal à voix haute. Ma mère souhaitait qu’il y ait, de temps en temps, une lecture publique. Ensuite, les parents critiquaient, en disant par exemple : « Nous avons déjeuné dans un restaurant deux étoiles et vous ne parlez pas de l’art culinaire ! ». C’est ainsi que Flora et moi avons appris à trouver les mots pour dire les choses. »

Pourquoi l’écriture plus qu’un autre art ?
« Parce que ma mère admirait les écrivains. Nous en recevions beaucoup à la maison : Paul Morand, Henri-Pierre Roché, Marcel Jouhandeau… De temps en temps, elle lisait nos journaux en cachette. Elle voulait se renseigner sur nos mœurs. Elle n’avait aucun scrupule à le faire ! Elle estimait que cela faisait partie de son devoir maternel. Flora et moi nous les volions aussi mutuellement : j’étais curieuse de découvrir si ma sœur avait embrassé le garçon qu’elle aimait ou pas. Nous nous amusions avec ces journaux. Je n’ai pas le souvenir d’une corvée. »

Vous êtes-vous interdit d’écrire certaines choses, sachant que vous pouviez être lues ?
« Pas tellement. D’abord parce qu’on n’osait pas grand-chose à l’époque. Les jeunes filles menaient une vie très rangée. Jusqu’à mes 19 ans, je n’avais rien de terrible à cacher. Mon avortement, par exemple, est arrivé à la toute fin du journal, peu de temps avant mon mariage. Et puis, c’était la guerre : il n’y avait plus de sorties, presque plus de garçons… Nous étions surveillées par nos parents. Nos aveux étaient donc bien innocents. »

Vous étiez docile finalement…

photo M. Pelletier
photo M. Pelletier

« Oui. On faisait ce qu’on nous disait de faire, sans se poser de question. Par exemple, je m’habillais comme ma mère voulait. Ça me désespérait, car j’aurais voulu passer inaperçue. Or, à partir de 16 ans, elle m’a obligé à me maquiller, à porter des talons et des vêtements de sa maison de couture. C’est ainsi que je suis allée à la Sorbonne avec un chapeau à voilette. Je me trouvais ridicule. J’avais honte ! Je n’avais pas de personnalité et j’obéissais à tout. Ma sœur, elle, avait du caractère. Elle a su refuser les chaussures à talons et s’est acheté des chaussures à grosses semelles de crêpe. Ce que j’ai pu l’envier ! »

Pourtant en lisant le livre ou en voyant la pièce « Journal à 4 mains », on a l’impression que vous aviez une forte personnalité…
« Je faisais des études de latin et de grec. J’avais beaucoup d’idées sur l’humanisme, l’intellectualisme, la liberté, etc. Je m’estimais libérée. Mais quant à mettre tout cela en pratique, je n’arrivais pas à franchir le cap. »

Qu’en était-il de votre côté féministe à l’époque ?
« Lorsque j’étais jeune fille, le mot « féministe » n’existait pas. Pensez, j’étais professeur de latin et je ne connaissais même pas le droit de vote ! Quelles portes pousser ? À quels écrits se rattacher pour nous faire prendre conscience des injustices concernant les femmes ? C’est en 1968 que je compris qu’il fallait se battre, nous les femmes, car ça ne nous tomberait pas du ciel. »

Vos textes dans « Journal à quatre mains » ont pourtant un parfum de féminisme…
« En fait, j’ai découvert après coup que je disais des choses qui étaient des revendications féministes. J’étais féministe sans le savoir, mais il n’y avait pas de mots pour le dire. À l’époque, j’étais seulement considérée comme une révoltée. »

Jusqu’à quel âge avez-vous tenu ce journal ?
« Flora l’a tenu toute sa vie, et moi aussi. Oh, je n’écris pas tous les jours, mais je continue à rédiger mon journal. Il me sert de grenier pour mes livres. Je retrouve des choses qui se sont passées et que j’aurais oubliées si je ne les avais pas notées. »

Comment ces journaux d’adolescentes ont-ils été publiés ?
« Nous étions mariées toutes les deux et, un jour, l’une de nous a retrouvé ces journaux qu’on écrivait sur des carnets de moleskine noirs. Flora m’a dit : « Tu sais, c’est très intéressant, parce qu’il y a le contexte tragique de la guerre et la vie des jeunes filles de l’époque qui ne pensaient qu’au prince charmant. » André Maurois, qui publiait des articles dans le magazine « Elle », s’est intéressé à nos journaux. C’est ainsi que nous avons commencé à paraître en feuilleton dans « Elle ». Cette publication a donné un départ formidable à notre livre, édité en 1960 ; il a connu un grand succès. Cela nous a incité, ma sœur et moi, à écrire d’autres livres ensemble. Nous en avons publié trois. »

Comment vous répartissiez vous l’écriture ?
« J’allais chez Flora, parce qu’elle avait une grande maison. Nous écrivions face à face sur un bureau. « Le Journal à quatre mains » était au départ chacune notre journal. Nous ne l’avons jamais écrit avec les mots de l’autre. Nous gardions notre personnalité et notre vision des choses. Pour ce livre nous avons procédé de façon très simple : il y avait un paragraphe « Flora » et un paragraphe « Benoîte ». Comme j’étais l’aînée, j’ai choisi la typographie normale et Flora a eu les caractères en italique. Je me souviens qu’elle n’était pas contente. Elle me disait : « L’italique ça fait moins sérieux ». »

Qu’est-ce que cela fait de voir votre « Journal à quatre mains » sur scène des années plus tard ?
« L’adaptation est très bien faite. J’ai été charmée, au point d’y être retournée quatre fois ! En voyant cette pièce, jouée avec beaucoup de conviction, je m’aperçois que je me réconcilie avec la jeune fille que j’ai été. Finalement, je crois que je n’étais pas si idiote que ça… »

A lire
« Ainsi-soit-elle », essai sur la condition féminine, Benoîte Groult, Editions Grasset, 16.50 €

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