Théâtrorama

Depuis presque dix ans d’existence, la compagnie Brouha Art fait fi de toute cacophonie pour prendre textes classiques, pièces contemporaines, romans, essais ou encore témoignages à bras-le-corps. Sur scène, le mélange des genres se révèle être un syncrétisme savant qui se déploie de la parole à la danse, jusqu’à la musique. « Coup de foudre », présenté à Avignon au théâtre ARTO dans le cadre du OFF, s’attaque à la question amoureuse, la scrutant et la disséquant matières intime et littéraire à l’appui, entre célébration et illusion. Échange à cœur battant avec Laureline Collavizza qui met en scène la nouvelle création de la compagnie.

« Coup de foudre » est librement inspiré de trois textes d’époque et de sensibilité différentes. Vous empruntez au « Banquet » de Platon, au « Philtre d’amour » de Tobie Nathan et à « Je t’aime à la philo » d’Olivia Gazalé. Pourquoi ces choix en particulier, et comment se mêlent-ils dans la pièce ?
« Au départ, j’avais surtout envie de lier sociologie et théâtre. J’ai lu Jean Claude Kaufmann et François de Singly, deux sociologues spécialisés dans le couple et la famille. Ces lectures m’ont apporté d’autres références et j’ai commencé à élargir mes recherches. J’ai découvert Tobie Nathan en écoutant une émission sur France Culture et Olivia Gazalé m’a été conseillée par un ami qui connaissait l’objet de mes recherches. Ces textes, comme les grands classiques, tels que le « Banquet » de Platon, « Tristan et Iseult » ou encore « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen m’ont apporté un nouvel éclairage sur le sujet qui commençait à se dessiner : le coup de foudre et la passion amoureuse. En parallèle de ces lectures, nous avons aussi mené des entretiens avec Jérôme Gaillaguet, un étudiant en sociologie et j’ai pas mal traîné sur les sites et applications de rencontre. Avec tout ce matériel, nous avons commencé à expérimenter sur le plateau avec les comédiens, les danseurs et les musiciens. Je leur ai donné des directions d’improvisations et, petit à petit, nous avons écrit une forme qui propose un regard kaléidoscopique sur la passion amoureuse. C’est une traversée autant sensorielle que mentale de l’amour passionnel. Ce qui m’intéresse particulièrement, ce sont les tiraillements entre les comportements socialement normés et les pulsions. Même si on peut expliquer le coup de foudre biologiquement, sociologiquement ou psychologiquement, quelque chose échappe toujours, et c’est cette part de mystère et de profondeur qui m’intéresse dans la vie et sur le plateau. »

Vous traitez de la question de l’amour à travers ses mythes et ses rites, et faites de « Coup de foudre » une « cérémonie ». Comment cette volonté prend-elle forme du point de vue de la scénographie ?
« Dans « Philtre d’amour », Tobie Nathan retrace plusieurs rites et traditions de « capture amoureuse ». La musique et les odeurs sont toujours au cœur de ces processus. Sur scène, deux chamanes sont installés à l’avant du plateau avec leurs instruments de musique et de sorcellerie. Ils invoquent ces forces occultes qui, même ignorées, sont à l’œuvre dans la passion amoureuse. La musique, la pulsation mais également les parfums envoûtent le spectateur pour le plonger avec nous dans le voyage amoureux. »

Vous avez une formation de danseuse et la danse est présente dans toutes vos pièces. Grâce à elle, mais aussi grâce à la musique, aux acrobaties… cherchez-vous à montrer que l’amour est avant tout une histoire de corps ?
« Oui, l’amour est une histoire de corps mais pas seulement : l’explosion hormonale qui se produit quand on a un coup de foudre agit sur notre cerveau et sur tous nos sens. Les scientifiques peuvent expliquer ce phénomène très précisément et tentent aussi d’expliquer l’attirance sexuelle qui aurait comme unique but la reproduction. Mais les êtres humains sont complexes et on ne peut pas limiter l’amour au biologique. Nous sommes pétris d’un inconscient collectif où l’amour monogame est synonyme de bonheur et de réussite. La fin heureuse des contes de fées, c’est toujours la rencontre providentielle de deux êtres destinés à s’aimer pour la vie. Or, la passion et le mariage sont-ils vraiment compatibles ? Le mythe de l’âme sœur, les deux moitiés qui se cherchent, est encore très présent aujourd’hui. L’amour durable peut-il vraiment être cet état fusionnel dans lequel chacun se fond en l’autre ? Les sites de rencontre montrent bien que le choix est aussi raisonné qu’instinctif. Quant à la danse, mais aussi la corde lisse, elles apportent une virtuosité et un engagement corporel qui touchent le spectateur de manière émotionnelle. Les scènes jouées qui vont des rencontres manquées aux premières scènes de jalousie font écho à chacun d’entre nous avec humour, entre profondeur et légèreté. Des spectateurs nous ont plusieurs fois dit en sortant du spectacle qu’ils se sentaient stimulés et énergisés et c’est le plus beau retour qu’on puisse nous faire car pour nous, l’amour est cette force de vie capable de tout bousculer et de déplacer des montagnes. »

Coup de foudre
Librement inspiré des textes de Tobie Nathan, Olivia Gazalé et Platon
Mise en scène de Laureline Collavizza
Avec : J. Fonroget, C. Labbé, S. Guirriec, J. Mélique, J. Levy, C. Guénot, J. Gailaguet, P. Entat, D. Limpinsky, L. Collavizza et P.-B. Varoclier
Lumières : Fred Moreau
Production Brouha Art
Photo © Yann Kukucka & Philippe Dufour
Avignon OFF/ Au théâtre ARTO, du 3 au 26 juillet à 22h

 

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