Théâtrorama

Wajdi Mouawad est un marathonien. L’intégrale de sa trilogie (Incendies,Littoral ou Forêts) représentait onze heures de spectacle (avec les pauses). Des femmes, une trilogie de pièces de Sophocle et déjà jouée à Avignon en fait à peine six. Mais il est possible de voir chaque pièce indépendamment et dans une durée raisonnable (1 h 45).

Largement inspiré par la tragédie grecque dans son propre travail, Wajdi Mouawad s’attaque à Sophocle « l’auteur qui, dit-il, lui a donné envie d’écrire ». Dans un projet au long cours qui couvrira plusieurs années, il a décidé, de s’emparer des sept tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues et de les mettre en scène. Renonçant à la chronologie et au narratif – ce dernier point étant assez inhabituel chez lui – il construit ces traversées autour de thématiques.

Commençant par le cycle Des femmes (Les Trachiniennes, Antigone et Électre), il s’attaquera ensuite au cycle des héros (Ajax et Œdipe Roi), puis à celui des mourants (Philoctète et Œdipe à Colone). Déjanire et l’amour dans Les Trachiniennes vit dans un monde déjà en perte de vitesse, dans la mémoire des exploits de son époux Héraclès. Antigone relate les abus du tyran et les compromissions d’une fin de règne alors qu’Électre n’est que vengeance et montre un monde qui a transgressé toutes les lois et se termine dans le sang et la violence.

Loin de toute analyse, refusant l’informatif et contournant la simple fable, Mouawad nous ouvre les portes d’une poétique. Réinventant l’orchestra, le proscénium de la scène antique, la scénographie d’Emmanuel Clolus permet de concentrer l’action au centre de l’espace scénique. L’œil attiré par ce centre toujours éclairé se laisse surprendre par ce qui surgit de l’ombre en bord de scène.
Il faut saluer au passage l’impressionnante performance des acteurs qui jouent dans l’eau, la terre et la boue, mis en danger permanent par les chausse-trappes de ce plateau.

Le rock pour bâtir le chœur…
Trente-deux siècles après, que nous raconte la tragédie grecque ? On croit souvent que le chœur de la tragédie grecque représente une sorte de parole moralisatrice destinée aux citoyens de la Cité et on oublie que cette même tragédie se déroule aussi sous les auspices de Dionysos. Elle était née des bacchanales dédiées au dieu dans lesquelles les participants en transe dansaient jusqu’à perdre la raison.

Mouawad dans sa mise en scène projette les images insupportables de notre humanité blessée par les conflits, qui a perdu sa divinité au sens collectif du terme. Il raconte la chute de l’âme qui se cherche et se détruit. L’astuce de la construction est de faire avancer l’action en partant de l’ombre vers la lumière et de l’appuyer sur les voix d’un chœur qui surgit de l’ombre.

Dans cette mise en scène, les héros, écrasés par le poids de leur destin, déroulent leur histoire au centre, alors que le chœur se situe « hors cadre », dans un rapport violent et puissant qui devait « ébranler le sol thébain » nous dit Mouawad. Pour parvenir à cet ébranlement, il choisit le déchaînement de la musique rock qui caractérise notre époque comme les Bacchanales caractérisaient celle de Sophocle. Porté par la voix de Bertrand Cantat ou celle d’Igor Quezada, le choeur nous conduit à travers la déraison et les déchirures des héros.

Mouawad réinvente le tragique, à partir d’un genre théâtral dont nous avons perdu de nombreuses clés. À partir de ces fragments, Il reconstruit, loin d’une esthétique convenue, un miroir qu’il tend à notre époque.

[note_box]Des femmes
(Les Trachiniennes, Antigone, Électre)
De Sophocle
Traduction : Robert DAVREU
Mise en scène : Wajdi MOUAWAD
Scénographie : Emmanuel Clolus
Musique : Bertrand Cantat, Bernard Falaise, Pascal Humbert, Alexander Mac Sween
Avec : Martien Bélanger, Bertrand Cantat (en alternance avec Igor Quezada), Olivier Constant, Samuel Cöté, Sylvie Drapeau, Charlotte Farcet, Raoul Fernandez, Pascal Humbert (en alternance avec Benoît Lugué), Patrick Le Mauff, Sara Llorca, Véronique Nordey, Marie-Ève Perron, Guillaume Perron
Crédit photo: Jean-Louis-Fernandez[/note_box]

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