Joanne Allan est la metteure en scène de la troupe Theatraverse. Après avoir fait ses armes à la fameuse école Jacques Lecoq et être entrée comme comédienne dans la compagnie du Théâtre du Voyageur à Asnières, cette écossaise téméraire et entreprenante a voulu créer un pont entre ses deux cultures ou plutôt ses deux langues : l’anglais et le français ; celles de son pays d’origine et de son pays d’adoption. Comme pour consolider ce pont culturel et trouver enfin un sens à son travail d‘artiste, elle fonde la troupe Theatraverse en 2010. Après un premier succès, «Lost in Scotland», la troupe, toujours soutenue par le programme européen « Jeunesse en action », a choisi de présenter un classique d’Eugène Ionesco, Rhinocéros. Dans ce théâtre de l’absurde, le langage tient toute sa place et la metteure en scène y introduit une dimension supplémentaire en juxtaposant l’anglais et le français ! Un vrai défi pour le spectateur ! Mais un défi relevé haut la main parce qu’on découvre l’œuvre tout autrement comme si on y ajoutait une couche supplémentaire, une touche finale qui va embellir le tout. L’absurdité du langage en ressort davantage : les acteurs communiquent dans deux langues différentes et pourtant se comprennent. Mais il n’y a pas que ça, la représentation se vit aussi au double rythme des corps et du décor ! Les deux finissent par s’entremêler : les acteurs devenant des bêtes avalées par le décor créant ainsi une atmosphère cauchemardesque et étouffante qui tranche avec la légèreté du début de la pièce. Une réussite pour la troupe Theatraverse et sa metteure en scène qui ont su capter là toute l’essence existentielle de l’œuvre de Ionesco et la restituer subtilement devant des spectateurs barrissant de plaisir ! Courez-y !
Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cette œuvre de Ionesco ?
Le choix du spectacle est en lien direct avec la philosophie de Theatraverse. La troupe accorde une attention toute particulière au verbe, à la place du mot dans la communication, à son rôle dans le langage théâtral. Les pièces d’Ionesco abordent la question de la communicabilité non pas comme une impossibilité mais comme une difficulté. Les pièces d’Eugène Ionesco sont, par excellence, des réflexions sur le dérèglement du langage, et plus encore, des manifestes sur la communicabilité ou plutôt sur l’incommunicabilité entre les êtres. Et nous nous confrontons pleinement à cette difficulté dans « Rhinocéros ». Ionesco a écrit « Rhinocéros » pendant une période de crise existentialiste, pas seulement la sienne mais aussi celle de ses contemporains. Les grandes questions posées par Ionesco sur la possibilité de la communicabilité, dans un monde où on a du mal à comprendre les actes de guerre et l’abus du pouvoir, restent encore pertinentes aujourd’hui.
Parlez-nous du double langage (français/anglais) que vous employez dans la pièce ? Qu’est que cela apporte au sens dramaturgique à vos yeux ?
En choisissant de mêler l’anglais au français dans cette adaptation de « Rhinocéros », Theatraverse entend explorer de nouvelles occasions d’échanger : qu’est-ce qui nous donne la compréhension d’une situation ? Le choix de la langue étrangère est-il réellement l’unique obstacle à la compréhension ? Par le biais du bilinguisme, nous ajoutons une nouvelle perception aux questions que pose Ionesco sur la communicabilité. Nous cherchons et inventons de nouveaux jeux de langage : est-ce que ces personnages se comprendraient mieux si les uns ne parlaient que français et les autres anglais ? Chacun des membres de Theatraverse parle plusieurs langues et a une forte expérience avec au moins une culture qui leur était étrangère. Le fait de travailler dans une deuxième langue ou même une troisième, crée un rapport particulier, une distance avec le texte et nous incite à travailler avec nos diversités culturelles et linguistiques.
Il y a aussi une importance du décor comme prolongement du corps, est-ce un élément essentiel à votre travail ? Et enfin, quels sont vos projets à venir ?
Nous travaillons principalement avec les matières premières brutes et les couleurs de la terre. Nos décors sont au service du texte et jouent un rôle actif dans les spectacles, ils font partie de l’action, ils évoluent avec l’histoire et nous permettent de changer l’espace scénique de manière fluide et simple. Notre travail étant une rencontre entre le verbe et le corps pour rechercher la communication, les décors doivent essentiellement entrer dans cette recherche. Nous allons jouer « Rhinocéros » dans le cadre du Festival Fringe à Edimbourg en août 2012 et nous continuons à animer les ateliers de théâtre bilingue dans les crèches, les écoles et les universités à travers la France et le Royaume-Uni.
(Une adaptation bilingue français/anglais)
D’Eugène Ionesco
Mise en scène et adaptation : Joanne Allan
Assistante à la mise en scène : Jenni Kallo
Avec Cédric Merillon, Siva Nagapattinam Kasi, Guillaume Paulette, Sylvain Paolini et Mélanie Tanneau
Crédit photo: Jean Wlodarski et Bernard Quérard












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