« Les larmes amères de Petra von Kant », pièce écrite par Fassbinder en 1971 et qu’il a lui-même porté à l’écran l’année suivante. Cinquante ans après, Philippe Calvario réussi brillamment à mettre sur la scène le thème douloureux et intemporel de l’amour impossible dont il est question dans cette œuvre. Dans un décor hors du temps, en insufflant un brin de légèreté et d’humour et en s’appuyant sur le jeu sans faille de ses actrices, il parvient à nous toucher sensiblement. La divine Maruschka Detmers campe une Petra bouleversante, à fleur de peau, sur le point de se briser à tout moment. Sa performance vertigineuse est telle qu’à la fin, l’actrice semble à bout de souffle et nous aussi ! Á l ‘Athénée, Philippe Calvario monte aussi sur scène pour présenter « Les visages et les corps », une lecture et mise en espace basée sur les essais de Patrice Chéreau dont il a été l’assistant et le conseiller artistique. Pendant presque une heure, il nous fait plonger pour notre plus grand plaisir dans les méandres et les profondeurs de la pensée de l’immense dramaturge : ses questionnements, ses doutes, sa façon de percevoir le monde et de le reproduire, ses complexes… C’est saisissant ! Mais même si Calvario peut se réclamer de cet illustre modèle, il n’en poursuit pas moins sa propre route et ses propres obsessions artistiques. Un metteur en scène bel et bien unique somme toute…
Qu’est qui vous a attiré dans la pièce de Fassbinder ? Connaissiez-vous son œuvre en général ?
“Le rapport entre mentor et muse bien sûr ; ce rapport de transmission qui me semble important aussi et puis l’histoire de cette femme, Petra, qui est dévorée par sa passion, qui se fait aspirée. C’est un thème qui m’obsède, qui fait partie de ma recherche : ce « vivre à deux » impossible parce qu’il y a toujours quelqu’un qui domine l’autre. Il y a eu longtemps une thématique sur la famille et les liens de filiation dans mes spectacles, que ce soit « Zucco », « Médée Kali », « Richard III », « Electre ».
Et depuis quelques spectacles, j’explore davantage le rapport au couple comme dans « Le jeu de l’amour et du hasard, « Parasites » et enfin dans « Les larmes amères… ». Le « vivre à deux » si difficile qui nous constitue tous et qui est si difficile pourtant à constituer ! Je connaissais assez bien le cinéma de Fassbinder que j’adore : « L’année des treize lunes » est un de mes préférés. J’aime son rapport à l’expressionisme, à la démesure ; ses actrices incroyables. J’aime cette époque, les années 70, avec cette forme de liberté. Liberté dans la production de ses films aussi : cinq films rien que dans l’année des « larmes amères de Petra… » ! Il écrivait, produisait, tournait, on se demande comment il pouvait tout faire ! Il l’a tourné« Les larmes amères de Petra Von Kant » en dix jours avec cette urgence de dire les choses qui me plait beaucoup. Il est mort à 37 ans, plus jeune que moi… Une œuvre énorme !”
Justement, comment êtes-vous passé du film situé à une certaine époque à la scène d’aujourd’hui ? Et comment s’est déroulé le travail avec les actrices ?
“J’avais vu le film il y a longtemps et je n’ai surtout pas voulu le revoir pendant les répétitions. C’est une autre époque, oui, et je ne voulais pas que le choix des actrices soit une photocopie des actrices du film. J’ai voulu un traitement plus baroque avec des choses qui peuvent être ancrées dans les années 2000. Le personnage de Karin ne peut pas être la même aujourd’hui. L’émancipation de la femme ne se place pas au même endroit. Et puis j’aime bien troubler, ne pas être dans l’historisation du décor. Petra est intemporelle, une amoureuse tragique comme Phèdre peut l’être. La façon dont elle investit son amour serait exactement identique quelle que soit l’époque et c’est ça le centre de la pièce. L’amour et la passion qui dévorent sont intemporels. Quant à l’aspect cinématographique, il subsiste dans l’écriture. Le travail s’enfile différemment que sur d’autres pièces. On pouvait se perdre après une très bonne répétition. Le texte se dit comme le « parler » de tout le monde, c’est plus difficile et puis ce sont des scènes écrites comme des séquences donc alliées au cinéma. Il y a eu dans notre travail, la part très répétée et la part de l’état émotionnel de Petra qui est sans filet, qui donne le vertige. Le travail s’est bien passé avec ces toutes femmes. Il faut être présent. Cela demande de l’attention parce qu’elles se mettent dans un état de fragilité. Il faut les accompagner, c’est assez prenant ! C’est une écriture qui aspire beaucoup, qui flirte avec la dépression. Il y a eu des moments où on était un peu bouleversé, où il fallait s’arrêter et prendre le temps de trouver.”
Parlez-nous de la lecture, « Les visages et les corps », qu’est-ce qui vous a donné envie de « dire » le livre de Chéreau et en quoi vos chemins de metteurs en scène peuvent-ils se croiser ?
“Dès la première lecture de ce texte, j’ai vu qu’il était fait pour s’incarner dans la voix et le corps d’un acteur, un peu comme le journal de Lagarce. Il traitre du théâtre bien sûr mais avant tout de son rapport au monde, des différentes étapes du rapport amoureux, au « vivre à deux », à la solitude de l’artiste (que je ressens tellement moi aussi). Oui, il y a des échos avec ma propre vie mais comme avec tous les spectateurs finalement. Car comme un texte d’un grand auteur, il a une portée universelle qui peut vraiment toucher tout le monde. Je me reconnais dans sa démarche de créateur. Je ne fabrique pas les spectacles comme lui ; nous ne pouvons plus faire du théâtre comme il le faisait dans les glorieuses des années 70 et 80 (et les fameuses années Jack Lang !) mais la recherche, la quête de s’améliorer toujours, de progresser sans cesse, de chercher à se nourrir chaque jour sont évidemment des choses qui me parlent.”
De Rainer Werner Fassbinder
Mise en scène : Philippe Calvario
Avec : Maruschka Detmers (Petra von Kant), Joséphine Fresson (Sidonie von Grassenabb), Julie Harnois (Karin Thimm), Roberto Magalhaes (Querelle), Odile Mallet (Valérie von Kant), Carole Massana (Marlène), Alix Riemer (Gabrielle von Kant)
Crédit photo: COULONJOU-GENTIL












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