Comédien formé à la Rue Blanche et habitué des mises en scène de Peter Brook (« Hamlet », « Une Flûte enchantée » et actuellement « The Suit »), William Nadylam, poursuit sa carrière d’artiste au théâtre auprès de metteurs en scène prestigieux comme Declan Donnellan, Luc Bondy, Jacques Nichet, mais aussi au cinéma. On a pu le voir récemment dans le film de Claire Denis « White Material » ou dans d’autres productions comme « Les Enfants du pays » de Pierre Javaux ou « Mauvais genre » de Francis Girod.
Dans « The Suit », il incarne tout en finesse et en sensibilité le personnage de Philémon, le mari trompé qui imposera à sa femme de s’occuper en permanence du costume oublié par l’amant. Rencontre avec un artiste aux multiples facettes, exigeant, passionné et ouvert sur le monde. Passionnant !
C’est votre troisième collaboration avec Peter Brook. Comment avez vous abordé ce nouveau projet ?
« En fait, du point de vue du public, on pourrait croire à un troisième projet mais de l’intérieur, c’est plutôt vécu comme un parcours parce qu’on a travaillé sur d’autres choses. Par exemple j’ai travaillé sur Tierno Bokar. Je ne l’ai pas joué mais j’ai fait une partie des répétitions. Pour Le Costume- en français- il était question que je joue dedans mais cela ne s’est pas fait. Cependant, on a travaillé. C’est à dire qu’on a répété, on a fait des workshops, on s’est rencontré autour du texte. Sur Hamlet, j’ai commencé à travailler sur la version anglaise. J’ai travaillé le rôle d’Horatio. En cours de route il a été décidé que je jouerai Hamlet plus tard. Et donc j’ai joué Hamlet deux ans plus tard dans la version française. En fait il y a une sorte de continuité très précise, en tout cas du point de vue de Peter (ndr : Peter Brook) ; un parcours qui démarre au moment où on se rencontre, c’est-à-dire : au moment où je jouais Le Cid mis en scène par Declan Donnellan, jusqu’au moment où il me met Le Costume en anglais sur le dos. Je ne vois pas forcément la cohérence de ce parcours dans le même sens que Peter, mais pour lui c’est très cohérent. Il sait exactement le parcours qu’il me fait faire. C’est vraiment un travail en profondeur et qui interroge tout le temps. »
Qu’est ce qui vous a intéressé dans l’écriture de Can Themba ?
« Du point de vue du texte, il y a la moitié qui n’existait pas (ndr : dans la version française) C’était plus narratif avant. Les personnages disaient ce qu’ils allaient faire. Ils racontaient « je fais ça, je fais ci, je fais ça ! » C’était le cachet de cette écriture là. Il y a un auteur, ami de Peter et de Marie-Hélène, Tyrell, Alvin Mac Craney, qui travaille sur un théâtre très narratif, où le personnage prend une distance par rapport à son émotion et la narre plutôt que de la jouer, puis revient dans le jeu. La pièce (« The Suit ») est très comme ça. C’est une chose qui vient vraiment du théâtre Sud-Africain. Ici, il y a beaucoup de moment où on passe de « Il fit ça, il fit ça et il fit ça » à « Il fait ça », à « je fais ça » et à ne plus le dire et à le faire. Donc c’est comme si, de temps en temps, on était dépassé par une chose. On est dans l’action et à un moment, c’est trop insupportable, il faut qu’on en sorte. C’est comme si le personnage demandait l’autorisation de sortir de l’histoire pour respirer, décrire ce qui se passe avant de re-rentrer et subir la situation. Il y a ça d’une part et d’autre part, il y a un autre pan de la narration -je dirai de la re-contextualisation- c’est que le personnage de Jarred a été complètement transfiguré puisqu’il est devenu en fait la voix politique et le contexte social. »
Justement, n’y a t-il pas une forme d’allégorie dans le texte par rapport au régime de l’apartheid ?
« Je pense que le côté allégorie, c’était vraiment ce que cherchaient Peter (ndr : Brook), Marie-Hélène (ndr :Estienne) et Franck (ndr : Krawczyk). C’est pour cela que par rapport à l’œuvre de départ, qui était très Sud-Africaine dans le style, on passe de quelque chose qui pourrait tenter d’être une reconstitution historique à quelque chose qui est vraiment autre, qui va chercher au niveau du spectateur ses références à lui. Nous avons tous un héritage au niveau de la langue, de la culture. Et Peter utilise cela. On a tous en nous du Schubert, du Mozart, on a tous un peu de jazz, un peu de Coltrane, et ce langage là, va vers l’universalisme, dans le bon sens du terme, qui amène vers l’allégorie. Donc c’est pour ça qu’on sort de la situation de départ pour aller chercher la révolution chez Schubert, l’émotion chez Schuman…A un moment donné de la pièce, c’est très intéressant car on sort de son contexte le morceau « La jeune fille et la mort » et on le donne à un type d’Afrique du Sud dans un bus poussiéreux. Et bien il se trouve que son mouvement à lui sort de l’anecdote : ce ne sera pas les tam-tam mais ce sera du Schubert qui le bouleverse. A un autre endroit dans le spectacle, le personnage joué par Jarred raconte l’histoire de Mister Job qui s’est fait tué. En fait, exactement en parallèle, il raconte l’histoire d’une grande figure de la révolution chilienne Victor Jara qui s’est fait tué exactement dans les mêmes conditions, à qui on a brisé les doigts, à qui on a après coupé les mains et qui a reçu 34 coups de fusil dans le corps par les sbires de Pinochet. On se rend compte que ce sont les mêmes douleurs qui traversent l’humanité. »












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