Il y a le théâtre contemporain, et il y a, aussi, quelque part perdu entre tout, les Chiens de Navarre, compagnie créée en 2005 par Caroline Binder et Jean-Christophe Meurisse, metteur en scène. Ils n’appartiennent à aucun style, ne répondent de rien. Mais une seule chose est sûre : ils sont extraordinaires, et complètement hors normes.

Il est difficile aujourd’hui de dire en quel lieu ils sont habitués. Beaubourg où ils multiplient les Cartes Blanches, les Bouffes du Nord, le Théâtre de Vanves, cette semaine le Théâtre de Gennevilliers, qu’ils connaissent déjà bien (c’est là que « Nous avons les machines » a été créé et répété)… Les théâtres parisiens, avides d’avant-garde, s’arrachent cette compagnie qui ne ressemble à aucune autre, car de manière intensionnelle, ils ne respectent pas les codes du théâtre, vieux de l’antiquité. C’est dire. Avec « Nous avons les Machines », leur troisième pièce, ils s’affirment encore un peu plus comme un élément à suivre de la nouvelle vague théâtrale.

D’une réunion d’association qui danse vulgairement avec les clichés de la société hypocrite à une galaxie lointaine où les culs ont le droit à la parole, les Chiens de Navarre ne quittent décidément plus le schéma du « autour de la table ». Dans la raclette déjà, les acteurs étaient tous assis autour d’une table, et discutaient, s’interpellaient, et parfois, partaient en vrille. Et si leurs échanges paraissent d’un naturel ahurissant, c’est bien parce que les dialogues, ils les ont inventés en pleine répétition. Pas de sujet prédéfini non, de l’improvisation totale. Pas de décor non plus, le plus simple sera le mieux. L’idée ? Voir où leurs réparties, le vide et l’espace peuvent bien les mener. Généralement, ils les mènent loin, très loin…

Quand l’improvisation donne de l’excellence
Se retrouver autour d’une table, et discuter, tels des gens civilisés et propres sur sois. Quoi de plus simple ? Tout le monde en est capable. Mais ne jamais laisser personne de côté, fonder une société totalement égalitaire, où les maladresses se doivent d’être combattues, n’est-ce pas toujours compliqué ? Effectivement. Ces psychoses enfouies provoquent chez nous des réactions non contrôlables, des pertes de mémoire, quitte à se répéter inlassablement, des excès de colère insurmontable qui nous forcent à détruire une chaise, du cannibalisme inattendu…

Les Chiens de Navarre ont le don, avec toujours beaucoup d’humour noir et d’agressivité, de révéler en nous nos désirs enfouis, ces choses que nous ne voulions pas révéler au grand jour. Jean-Christophe Meurisse, metteur en scène, et de ce fait, dresseur de chiens et patron de la bande, offre une nouvelle fois un tableau à la limite du supportable, où l’estomac se doit d’être bien accroché. Soutenue par une troupe toujours plus créative et qui n’a pas froid aux yeux, l’idée est trouvée : laisser l’esprit de ces éternels provocateurs divaguer, et attendre que la sauce monte. Un grand moment de théâtre.

Nous avons les Machines
Compagnie Les Chiens de Navarre
Mise en scène de Jean-Christophe Meurisse
Avec Caroline Binder, Céline Fuhrer, Robert Hatisi, Manu Laskar, Thomas Scimeca, Anne-Elodie Sorlin, Maxence Tual, Jean-Luc Vincent