Après avoir été donné à guichets fermés à la Maison des Métallos il y a deux ans, «Á mon âge, je me cache encore pour fumer » revient au Théâtre 13. «Revient » est le mot juste car le texte écrit par la dramaturge et comédienne algérienne Rayhana, a été présenté pour la première fois sous forme de lecture au Théâtre 13/Jardin.
Un juste retour des choses donc pour ce véritable pamphlet pour la liberté de la femme. Et en particulier, ici, avec le symbole qu’est la femme algérienne, celle des années 90 quand l’Algérie pleurait de larmes de sang les milliers d’innocents victimes de cette guerre civile sans précédent. Un pays où la peur et la terreur incitaient les femmes à se taire, à ne pas prendre parti et à porter le voile en silence même si elles ne le voulaient pas. Et c’est bien dans ce contexte noir, grâce à l’intimité d’un hammam d’Alger, que les neuf héroïnes d’ « Á mon âge, je me cache encore pour fumer » vont faire tomber le voile, crier leurs douleurs, chanter leurs espoirs et se mettre à nu sans tabous, sans concessions, sans retenues. A un tel point que le spectacle, on s’en souvient, avait ravivé les tensions lors de sa création et que Rayhana avait été violemment agressée sur le chemin du théâtre simplement parce qu’elle avait eu le courage de témoigner, de parler… Mais fort heureusement, l’histoire a continué et le combat pour la liberté aussi pour le plus grand bonheur des spectateurs que nous sommes…
« Dans les rêves, tout est beau, ma fille… »
Fatima, Samia, Louisa, Latifa, Aïcha, Nadia, Zaya, Madame Mouni, Myriam. Neuf femmes, neuf destins qui vont alors s’entremêler dans la chaleur humide du hammam. Le hammam, comme seule unité de lieu, dessine les contours d’un huis-clos qui s’annonce haletant, étouffant. Il est représenté ici par un très beau décor épuré où prédominent la clarté et le blanc ; ceux des murs d’Alger, ceux de la pureté qui ne va pas tarder à être éclaboussée. La mise en scène très juste et tout en finesse de Fabian Chappuis va alors révéler à nos yeux les personnalités diverses et souvent antagonistes des personnages. Et tout d’abord, celles de Fatima, la masseuse en chef et de Samia, sa jeune assistante. La première, interprétée par une excellente Marie Augereau, est une femme d’expérience à la répartie cinglante et souvent drôle, qui a son vécu et sait ce que valent les hommes. Elle n’hésite pas à les fustiger à la première occasion ; elle a ses raisons et n’en démord pas. Samia, elle, rêve de rencontrer son prince charmant et de partir en France, un jour, peut-être. Guillerette, sautillante et maladroite comme un oisillon tout juste sorti de son nid, elle représente l’espoir et l’innocence dans cette Algérie qui souffre. Leur face à face est poignant : l’une voulant protéger l’autre, l’autre n’écoutant que son cœur et ce que lui dictent ses rêves… Puis les autres femmes, les unes après les autres, viennent pousser la porte du hammam et se dévêtent de leur enveloppe extérieure, celle de leur vie de femme mariée, divorcée ou de mère de famille. S’éloignant un instant de la réalité et du tumulte de la ville, elles se revêtissent de l’habit des confidences et des confessions. Fatima et Samia, fils conducteurs du spectacle, deviennent pour elles des oreilles attentives.
Le spectateur, témoin privilégié, assiste alors au déploiement de cet extraordinaire « gynécée » où tout finit par être dévoilé. Grâce au génie d’une mise en scène tout en relief et tout en subtilité, on voit ces femmes si différentes se déchirer, pleurer, rire pour finalement se réconcilier et tenter de panser entre elles les blessures affligées par la vie. Chacune a sa douleur, porte son fardeau et réussit à nous faire passer des rires aux larmes de manière vertigineuse. Et c’est dans cette liberté de tout dire qui les anime que le magnifique texte de Rayhana prend toute son ampleur. A travers les actrices, jouant chacune à la perfection sa partition, nous parvient le cri de l’auteure. Le cri de la femme qui ne veut plus être soumise, qui veut vivre plus que survivre, qui veut revendiquer sa sexualité, s’épanouir, être libre. Le cri de la femme qui ne veut pas laisser l’homme choisir pour elle sous le prétexte d’une religion qu’il tourne à son avantage. Le propos est puissant et émouvant. Le hammam devient alors le lieu de tous les possibles. « Á mon âge, je me cache encore pour fumer » est un très beau spectacle, profondément humain et résolument militant. C’est un cri universel qui résonne encore aujourd’hui chez les femmes d’où qu’elles viennent, où qu’elles soient. Un cri qu’il faut savoir écouter, qui nous demande de rester vigilants car il y aura toujours un prédateur pour dévorer l’oisillon et lui briser son espoir…
Comédie tragique de Rayhana
Mise en scène de Fabian Chappuis
Avec Marie Augereau (Fatima), Géraldine Azouélos (Zaya), Paula Brunet Sancho (Madame Mouni), Linda Chaïb ou Elisabeth Ventura (Samia), Rébecca Finet (Nadia), Catherine Giron (Louisa), Maria Laborit (Aïcha), Taïdir Ouazine (Latifa) et Rayhana (Myriam)
Scénographie : Fabian Chappuis / Silhouette et régie plateau : Frédéric Meille / Lumières : Franck Michallet
Crédit photo : Bastien Capela

















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