Le Berliner Ensemble a posé ses malles au Théâtre des Abbesses pour quelques représentations de « Simplement compliqué », l’avant dernière pièce écrite par Thomas Bernhard. Un instant de suspension sacré, servi par un acteur qui élève son personnage au niveau des étoiles.

Au théâtre, les couples durables qui unissent un auteur à un metteur en scène contemporains l’un de l’autre sont très rares. En la matière les infidélités font souvent loi. Et c’est sans doute ce qui confère un caractère sacré à ces duos éternels, même au-delà de la mort. Comme Jouvet et Giraudoux, Chéreau et Koltès, le couple Claus Peymann et Thomas Bernhard semble n’être fait que d’une seule patte, généreuse et puissance. Il semblerait que l’un finisse par n’écrire que pour l’autre et que celui-ci soit le seul capable de sublimer le texte du premier par sa mise en scène. Cette histoire complice entre Thomas Bernhard et Claus Peymann a débuté en 1969 et dure depuis, inlassablement, même depuis la disparition de l’auteur il y a 22 ans.

Un acteur octogénaire vit reclus dans son appartement sans plus voir personne sinon une petite fille qui vient lui livrer un bidon de lait une fois par semaine. C’est alors l’occasion pour le vieil acteur d’évoquer les souvenirs de scènes glorieux, à l’époque où il revêtait la couronne de Richard III. Cette couronne qu’il enfile régulièrement encore. « Simplement compliqué » nous offre le regard sur le monde d’un vieil homme en fin de vie et qui pourtant semble éternel, moitié dément, moitié philosophe, assurément fou.

L’éternité dans une couronne
« Multiple et imprévisible mais toujours au sommet, dans ce métier de fous il est le plus fou. Dans cet art de la métamorphose, il est le plus charmeur ou le plus terrifiant. Le plus mystérieux aussi. Un peur acteur. » Gerhard Stadelmaier, hommage à Gert Voss. Il est des acteurs qui dès la première minute, dès le premier regard, avant même qu’ils parlent, à l’instant même où le rideau se lève, où la lumière s’allume, il est des acteurs qui vous saisissent et qui vous laissent un souvenir impérissable. C’est sûrement comme cela que les grands acteurs deviennent éternels. Gert Voss est fait de cette matière là. A certains moments il devient inutile ou encombrant de lire les sur-titres tellement l’acteur partage, tellement il sait nous tenir, tellement il est beau et affreux, terrifiant et stupéfiant. Peu d’acteurs semblent être taillés pour interpréter ce texte, ou du moins pour lui donner toute son envergure. On se souvient de Georges Wilson qui l’interprétait en 2009 au théâtre des Bouffes du Nord et pour qui ce rôle devait être le dernier de toute une vie consacrée au théâtre. Il est évident qu’on ne peut pas toujours facilement dissocier l’acteur du personnage dans cette pièce de Bernhard. Les décors et les lumières sont sobres mais extrêmement efficaces. On reconnaît là le soin que porte le théâtre allemand au décor qui est souvent considéré comme un acteur à part entière sans pour autant en faire un encombrement sur la scène. Tous les éléments sont au service de cet acteur magistral, y compris sa jeune partenaire qui le dévore des yeux. Il n’y a pas de pathos dans la bouche de ce vieil acteur. Du cynisme, sans doute, de la rage surtout, un sang qui bouillonne encore même si les extrémités du corps semblent déjà froides. Il y a dans ce personnage une force de vivre, de résister au temps, d’aller à contre courant au risque de se retrouver seul, d’être celui qu’on n’attend pas ou plus. Il nous parle du monde tel qu’il le voit depuis sa fenêtre, de ce monde qu’il devra bientôt quitter et qu’il quittera sans doute le poing levé.

Simplement compliqué, Einfach komplizert
De Thomas Bernhard
Par le Berliner Ensemble
Mise en scène de Claus Peymann
Avec Gert Voss et (en alternance) Wilhelmina Mischorr, Viktoria Niebauer ou Alice Prosser.
Décors et costumes de Karl-Ernst Hermann
Dramaturgie de Jutta Ferbers
Lumières de Ulrich Eh