Écrite en 1891, mais créé – non sans scandale- en 1906, L’éveil du printemps de Frank Wedekind, sous des airs d’autrefois, nous conduit avec une force toujours actuelle, dans les méandres et le questionnement d’un groupe d’adolescents à la sexualité naissante, dans une société foncièrement puritaine.

Le texte porte en lui quelques effets stylistiques parfois un peu datés. Omar Porras, s’en sert pour transformer l’aspect symboliste de l’œuvre, en un hymne au désir et à la jouissance. Celui d’une jeunesse constamment menacée par les diktats des instances religieuses, professorales ou parentales.

Ils ont entre 14 et 18 ans. Entre école, devoirs à faire, pression des parents et des professeurs, Wendla, Moritz, Melchior et leurs camarades ne peuvent ignorer ce questionnement qui passe par l’éveil des sensations de leur corps. Ils rêvent et imaginent les réponses les plus fantaisistes pour essayer de comprendre les affres du désir qui les traversent. En raison du silence hypocrite des adultes, ils tentent de trouver un chemin dans ce fatras de sensations inexplicables. Ils se trouvent confrontés au trouble étrange du sado-masochisme, de l’onanisme, de l’attirance homosexuelle et même à une certaine débauche, Les jeunes gens finissent aussi par découvrir le visage de la mort : celle de Wendla qui, tiraillée entre innocence et curiosité, meurt en essayant d’avorter et celle de Moritz qui finit par se tirer une balle dans la tête, faute de pouvoir se concentrer sur ses études.

Une sarabande initiatique
“L’art, dit Baudelaire, est l’enfance retrouvée à volonté”. La tentation d’éterniser l’enfance, les désirs et les angoisses, les territoires du rêve et du fantasme sont des thèmes explorés depuis longtemps par la recherche théâtrale de Porras. L’intelligence de sa mise en scène casse la linéarité et le réalisme de l’histoire au profit d’un découpage qui joue sur les différents niveaux des lieux de réunion des adolescents. La scénographie joue à la fois sur l’horizontalité – un sol de ce terreau que l’on met au printemps dans les jardins – et la verticalité de murs en ruine qui, tout en permettant une échappée vers une nature lointaine, pourrait symboliser les murs de l’école, de la maison ou ceux d’une moralité étroite.

Omar Porras semble s’être souvenu du réalisme fantastique des carnavals et des fêtes populaires de sa Colombie natale, de son expérience de la danse et la musique pour imaginer dès la première scène toute une sarabande de personnages étranges qui dansent chantent et s’amusent comme le font les enfants dans les fêtes enfantines. Affublés de perruques orange ou mauve, avec des oreilles en chou -fleurs peintes en rouge ou de dents proéminentes, les jeunes gens se déplacent non dans un monde réaliste, mais dans une sorte de rêve qui mélange les lieux. Des lieux d’où sont exclus les adultes, sorte d’entre-deux entre la nature et la ville, entre l’enfance et l’âge adulte, où ils partagent les tabous et les “choses” du sexe, où ils imaginent leur futur et où ils philosophent sur le sens de la vie.

De cet espace, Porras s’adresse aux adultes d’aujourd’hui qui ont oublié les adolescents qu’ils furent. Ces adultes ridiculisés, porteurs de violence et inflexibles, semblent sortis d’un film expressionniste et font parfois un clin d’œil à la Famille Adams. Cette mise en scène au cordeau, magnifique d’inventivité et de précision, ne serait rien sans l’impeccable engagement corporel de ces jeunes comédiens qui puisent leur virtuosité aux sources des arts de la marionnette, de la danse et du cirque. Leur jeu soutenu par la musique d’Alessandro Ratoci, aux accents étranges et obsédants de ritournelles enfantines, laisse en nous les images fortes d’une sarabande parfois cauchemardesque, propre à cette initiation que représente l’adolescence.

L’éveil du printemps
De Frank WEDEKIND
Adaptation et mise en scène : Omar PORRAS
Traduction et adaptation : Marco Sabbattini
Avec Sophie Botte, Olivia Dalric, Peggy Dias, Alexandre, Ethève, Adrien Gyga, Paul Jeanson, Jeanne Pasquier, François Praud, Anna-Lena Strasse.
Musique Alessandro Ratoci
Scénographie : Amélie Kiritze-Topor
Costumes Irène Schlatter,
Perruques / maquillage Véronique Nguyen
Création sonore : EmmanuelNappey
Création lumière Mathias Roche
Crédit photo: Marc Vanappelghem