Xavier Lemaire restitue toute la quintessence à la fois drolatique et cruelle du chef-d’œuvre de Marivaux dans un spectacle percutant, détonnant et admirablement interprété. Une divine osmose à fortement conseiller aux lycéens.

A la veille du mariage de sa fille Sylvia avec Dorante, fils d’un de ses meilleurs amis, monsieur Orgon accepte de celle-ci un stratagème pour tester le futur. C’est ainsi que Sylvia va rencontrer pour la première fois Dorante et à l’insu de ce dernier sous les atours de la femme de chambre Lisette. Ce qu’ignore la demoiselle, c’est que Dorante va faire de même et arriver chez sa promise en ayant pris l’apparence de son valet. Orgon et son fils Mario vont suivre les péripéties de cette double supercherie…
Il y a dans « Le Jeu de l’amour et du hasard » quelque chose du scénario parfait avant l’heure. Pas une réplique ne semble pouvoir être déplacée, retirée sans risquer de déséquilibrer l’ensemble de la pièce. La dynamique du dialogue, la puissance sociale du propos et des situations qui ne demandent qu’à être retournées, renversées n’en servent que mieux une des causes les plus chères au dramaturge : la supériorité féminine. Le sexe dit faible y a en effet la part belle ainsi que la classe ouvrière et plus particulièrement les serviteurs.

Après Musset et Claudel
Après un « Echange » de Claudel très remarqué, Xavier Lemaire, habitué des belles lettres (on se souvient de son excellente adaptation du texte « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » de Musset), va faire émerger grâce à une mise en scène extrêmement dynamique et moderne qui gomme tout l’aspect empesé du siècle des lumières, le potentiel comique de ce génial marivaudage. Un décor modulable permettant en quelques secondes de créer tantôt une chambre, tantôt une cuisine ou encore un salon de réception va favoriser ce tourbillon incessant dans lequel virevoltent ces personnages travestis.

Sous la drôlerie permanente renforcée par quelques facéties (un traînage de pieds, un sifflement dans un canon de fusil), se tapit pourtant la cruauté du procédé car Marivaux ne ménage pas ses protagonistes. On la sent prendre place progressivement, tel un crescendo lorsque le rire n’est plus drôle, que les sentiments s’exacerbent et que le jeu atteint son acmé dramatique.
Il faut rendre grâce à l’équipe de comédiens qui porte haut ce verbe exigeant du 18ème siècle. Leur appétit de jeu terriblement communicatif est indéniable. Et c’est avec un immense plaisir que l’on retrouve toute cette brochette d’excellents comédiens que mène avec une extraordinaire énergie la pétillante Isabelle Andréani, éblouissante dans le rôle de la servante Lisette.
Ainsi mené, ce « Jeu… » en vaut vraiment la chandelle…

Le jeu de l’amour et du hasard
De Marivaux
Mise en scène : Xavier Lemaire
Avec Isabelle Andréani, Gaëlle Billaut-Danno, Bernard Carpentier, Christian Dubouis, Franck Jouglas, Lionel Pascal, Michaël Gaudeul
Décor : Caroline Mexme
Costumes : Brigitte Elbar
Lumière : François-Eric Valentin
Photo : LOT