19h30. On pénètre dans la petite salle de La Loge, dans le 11ème arrondissement parisien, et il est déjà là.

Très pale, accoudé contre le mur de scène, silencieux, immobile. Seul. Une chaise pour décor ; pas de bande son et une mise en lumière minimale. A titre d’accessoires, deux coussins rouges. Lui, c’est Maxime Kerzanet ; il s’adresse à nous sans qu’on sache lequel de l’acteur, du personnage ou du metteur en scène l’emporte sur l’autre, modèle ou distord ce corps longiligne. Par moment, tous ne semblent faire qu’un. L’homme s’explique, s’emporte, juge, se trouble. Et laisse planer sur ses actes et ses paroles une autodérision affûtée, distanciation sans faux-semblant qui sauve de la pesanteur ses émois et son intransigeance.

La Mouette revisitée…
Ambigüité, pluralité, mise en abîme : l’entreprise assume sans complexe son ambition. Pour Damien Houssier et Maxime Kerzanet, têtes pensantes de la jeune compagnie 36 Éleusis, ce n’est pas une première. Les deux complices, ex-élèves du Conservatoire National, ont déjà exploré au travers six précédents spectacles leur existence et celle de leur art.

L’histoire est simple, nous disent-ils. Le jour de la représentation de sa pièce, un jeune auteur et metteur en scène, Treplev, attend son actrice, Nina. Dans cette attente qui se prolonge, Treplev se retrouve seul, face à lui-même et face aux autres. Et s’interroge, beaucoup. « Qu’est ce que je dois faire ?… Je n’en sais rien… Je suis perdu… Qui suis-je ? Que suis-je ?… Je n’en sais rien… De quoi est-ce que je… ?… Je ne sais plus… ». Les remises en question s’enchaînent jusqu’à l’absurde, s’annulent et s’autoalimentent : un « mouvement de pensée » comme le qualifie l’interprète, dont les fluctuations sont montrées au grand jour. Elle devrait déjà être là interroge l’art, l’identité, les sentiments, la démarche… et pourtant on rit, oubliant très vite que certains ont décrété l’intellect vain et chiant. Maxime Kerzanet prête une galerie de personnages, jubile, exalte, se contient, toujours sincère. Un monologue, un plateau nu : travail sur un geste ascète, oui…et économie du coût plateau. Consécration d’un auteur : génie, méthode ou imposture ? Le spectacle questionne plus qu’il ne répond, ouvre des voies multiples. Aux spectateurs de choisir de s’y engouffrer, d’y projeter leurs propres doutes et contradictions.

Damien Houssier et Maxime Kerzanet ont travaillé à partir de La Mouette, de Tchekov. Plus qu’une adaptation, une réappropriation : de la pièce du dramaturge russe, ils se sont emparés du personnage de Treplev, ont habité ses errements, ses questionnements, de leurs propres positions artistiques. « Nous parlons de notre pratique. Nous parlons de nous ; c’est un exercice de lucidité, un discours critique permanent.» confient-ils.

Le résultat scénique est un univers personnel, dont la langue, enlevée, mêle Bergman, Borges Dostoïevski ou Schopenhauer. Il y a là pourtant quelque chose d’humain, d’intemporel, qui dépasse le cadre théâtral ou même artistique. Partir de l’intime pour dire l’universel : la direction n’est pas nouvelle, mais la trajectoire, à réinventer chaque jour, est d’une actualité toujours pressante.

Elle devrait déjà être là
(pièce inspirée de La Mouette de Tchekhov)
Création : compagnie 36 Éleusis (Coproduction Science 89)
Conception : Damien Houssier et Maxime Kerzanet
Avec Maxime Kerzanet
Crédit photo: Antoine Prévost