Lulu est la nouvelle création du grand Robert Wilson, présentée au Théâtre de la Ville deux ans après L’Opéra de quat’sous, déjà crée avec le Berlner Ensemble.

Lulu, ce sont aussi les retrouvailles de Wilson et de Lou Reed pour la musique qui s’étaient associés il y a quelques années pour le fabuleux « Poetry » à l’Odéon. Mais comme souvent, Bob Wilson s’appuie avant tout sur un texte et un auteur et cette fois-ci, il a choisi l’allemand Frank Wedekind et sa fascinante histoire de Lulu, courtisane innocente, naïve infidèle, sorte de Pandora précipitant le sort des hommes qu’elle croise sur sa route de débauche et d’excès. Une œuvre qui parle du désir, de la pulsion, incontrôlables bien plus que de la bourgeoisie décadente d’une certaine époque ; un destin irréel de femme fatale loin d’un théâtre naturaliste qui a forcément fasciné le maître absolu du surréel et du formel…

Warum, warum…
Pour nous raconter cette histoire, Bob Wilson nous amène dès les premiers instants dans un univers en noir et blanc, glacé et glacial qui nous fait glisser subtilement dans le monde de Lulu ; comme si nous voyagions dans son esprit, entre noirceur et candeur, glauque et légèreté. S’imprégnant de l‘expressionisme allemand ou du fameux film Loulou de Pabst avec la splendide Louise Brooks, Wilson plonge Lulu au centre de toutes les attentions. Les hommes lui tournent autour comme les mouches attirées par le sucre, des fantômes grimaçants, des ombres menaçantes qui, parfois, comme dans la scène des bas-fonds parisiens, se distinguent à peine et se noient dans la pénombre du vice. La lumière est là aussi pour cerner Lulu, la magnifier ou la précipiter dans les méandres de la débauche. Bob Wilson joue alors sur le clair-obscur avec délice comme jamais auparavant et qui d’autre que lui peut maitriser à la perfection le noir absolu, le découpage et le cisèlement de la lumière ? Personne ! Quelques taches de couleur, comme des lueurs de vie ou d’espoir, viennent nous sortir de cette obscurité mais nous y font replonger de plus belle juste après.

Et c’est bien là le génie de cette mise en scène, nous faire basculer continuellement et de manière vertigineuse du clair vers l’obscur, du noir vers le blanc, de la douleur et du cri vers l’humour et la dérision. L’humour, heureusement, qui arrive à la rescousse avec des moments très drôles et décalés souvent soutenus par les morceaux de Lou Reed, qui sonnent comme des airs de comédie musicale, légers et burlesques. Ou encore avec cette vieille femme de ménage qui apparait sans raison en fredonnant «Warum, Warum…». Oui, pourquoi ? Pourquoi ? Comme un leitmotiv incessant qui souligne l’absurdité du destin de Lulu… Chez Wilson, il y a aussi le décor, grandiose comme toujours : panneaux géométriques qui cadrent les personnages comme dans un tableau surréaliste ; cyprès, lustres gigantesques entourant Lulu marchant lentement sur la route, sur l’autoroute même de son existence.

Et puis il y a le Berliner Ensemble et ses acteurs parfaits pour coller à la pièce, qui, dotés de ce souci du geste et du déplacement wilsoniens, incarnent chaque personnage avec force. Angela Winkler est une Lulu tout simplement sublime, vacillant entre ses ricanements naïfs et son attitude de femme fatale. On remarque aussi le génialissime Georgios Tsivanoglou en prétendant hilarant, sorte de sosie d’Elton John, costume brillant et petites lunettes noires, un des seuls à s’adresser directement au public. Il n’y a pas de doute, Lulu et Wilson étaient bien faits pour se rencontrer, le résultat est magnifique, fabuleux, « amazing » ! Et, assis sur mon strapontin, comme un enfant hypnotisé par tant de beauté et de génie, je ne pensais pas qu’à un mètre de moi, assis sur un autre strapontin, discret et presque invisible, il y avait le grand Bob en personne ! J’en frisonne encore et encore…

Lulu
de Frank Wedekind
Mise en scène, décor et lumières de Robert Wilson
Avec : Ulrich Brandhoff, Alexander Ebeert, Anke Engelsmann, Markus Gerlken, Ruth Glöss, Jürgen Holtz, Boris Jacoby, Alexander Lang, Marko Schmidt, Christian Löber, Jörg Thieme, Georgios Tsivanoglou, Angela Winkler et Stefan Roger (batterie, insertions musicales), Ulrich Malβ (Clavier, violoncelle), Dominic Bouffard (Guitare), Friedrich Pravicini (Bugle, violoncelle, harmonica), Andreas Walker (Basse), Joe Bauer (Bruitage) ; direction musicale : Stefan Roger ; Costumes : Jacques Reynaud ; Lumières : Ulrich Eh