Christian Benedetti propose une « Mouette » loin de celle à l’essor mélancolique de Verlaine, alliant une interprétation irréprochable à une mise en scène énergique et formidablement vivante. Le dépouillement scénique sied merveilleusement bien à Tchekhov dont les mots en ressortent d’autant plus gorgés de vie.
« Symbolisme de camelote », « Pourquoi ne se contente-t-il pas d’écrire des nouvelles ? » « C’est une insulte de monter une pièce pareille ». Octobre 1896. Tchekhov vient d’essuyer le plus mémorable four de l’histoire du théâtre russe. Décrié par le public mais aussi par ses pairs. Ainsi Tolstoï dira : « L’auteur a amassé là des éléments sans liens et à quelle fins, on ne le sait pas. (…) La Mouette est une très mauvaise pièce ».
Insondable mystère des planches, la seconde représentation fut un succès. Quelques mois plus tard, la Mouette s’envole vers les cimes du triomphe, démentant les propos même de l’auteur qui affirmait en 1895 et 1896 « J’ai commencé ma pièce forte et je l’ai terminée pianissimo, au rebours de toutes les règles de l’art dramatique… (…). Je ne suis pas un dramaturge. Ne la faites lire à personne » et « Il n’en sortira rien. C’est ennuyeux, sans intérêt, cela ne peut convenir à personne. Les acteurs ne s’y intéressent pas, ce qui signifie que le public ne s’y intéressera pas non plus ». Etrange et inexplicable rançon de l’avant-gardisme…
A l’image du personnage de Treplev qui ambitionne de découvrir et d’imposer une nouvelle forme de l’art, Tchekhov révolutionne le théâtre en prônant la « non théâtralité ». Les personnages se doivent d’être simples, ordinaires, sobres. Foin de l’emphase et du théâtralement correct. Tchékhov innove. Benedetti lui emboite magnifiquement le pas…
Des comédiens de choc
Un brouhaha qui ne fait pas taire le public. Des lumières encore allumées. Florence Janas alias Nina, personnage central autour duquel se cheville toute l’intrigue de « La Mouette », surgit sur ce qu’on ne peut décemment appeler une scène par l’entrée des spectateurs. Le plateau se situe au même niveau que le premier rang du public. La comédienne et ses partenaires sont vêtus comme s’ils répétaient ou venaient au spectacle. La dichotomie sacrée public/artistes vole en éclat. Le théâtre, c’est la vie et la vie est un vaste théâtre. L’un est le prolongement de l’autre et inversement. Peut-on faire plus tchekhovien ?
Un rythme soutenu (le spectacle ne dure que deux heures), un bric-à-brac plus savamment utilisé qu’il n’y paraît et qui va constituer un décor provisoire et modulable, des comédiens prenant place au milieu du public véritablement intégré au processus scénographique assurent cette vitalité. Le fameux quatrième mur est ici détruit avant même de s’être érigé.
Un tel parti pris de mise en scène ne fonctionnerait pas sans une interprétation sans faille. Qu’à cela ne tienne. Benedetti s’est entouré d’une équipe de choc. Chacun campe son personnage mais surtout lui donne une vraie identité, comme s’il était né pour ce rôle. Une telle osmose est rare et mérite d’être largement saluée. Il est urgent d’aller voir cette « Mouette »-là.
D’autant plus urgent qu’en plus d’un spectacle de très haute facture, il se joue dans un lieu menacé. Avant qu’on ne parle du Théâtre-Studio avec une nostalgie pas tchekhovienne pour deux sous, il serait bon de tout faire pour qu’on continue à l’évoquer au présent…
D’Anton Tchekhov
Mise en scène : Christian Benedetti
Avec : Brigitte Barilley, Marie-Laudes Emond, Anamaria Marinca, Nina Renaux, Christian Benedetti, Christophe Caustier, Philippe Crubézy, Laurent Huon, Xavier Legrand, Jean-Pierre Moulin
Assistant : Christophe Carotenuto
Lumière : Dominique Fortin
Production : Jérôme Impellizieri, Christian Benedetti
Diffusion : Mina de Suremain












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