« Faites du bruit !! Venez sur la scène ! » : en chauffeur de salle, un comédien harangue les spectateurs. « Levez-vous, applaudissez ! ». Le public, acquis ou conquis, s’exécute, la plupart du temps de bonne grâce.

Il faut dire que le fringant histrion n’économise ni son énergie ni ses cordes vocales, dont on se demande si elles résisteront aux représentations futures. Il n’est pas encore 19h30, en ce début de novembre, au Palais de Chaillot, que déjà règne dans la classieuse Grande salle une agitation décomplexée et bruyante. Les 15-30 ans peuplent les rangs. Qu’on se le dise, Macaigne est un jeune (33 ans) qui attire les jeunes. Lesquels, c’est bien connu, aiment le bruit, l’interdit et le bordel. Peut-être, mais pas seulement… Détail oublié ?

Un cadavre exquis
Créée cet été à Avignon, « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » offre à Vincent Macaigne un sésame d’entrée au sein du prestigieux festival. Les salles sont combles, les critiques favorables. « Un jeune metteur en scène enfin nous est né. » sentence Télérama… La pièce entame cet automne sa tournée sur les scènes françaises. Après Chaillot, c’est La Maison de la Culture de Grenoble, la Filature ou l’Hippodrome de Douai qui accueilleront les 3h30 du spectacle qui se veut, selon son concepteur, « un objet théâtral brut (…) un pamphlet sur l’art et la culture ».

“Vous allez voir l’histoire d’Hamlet, mon meilleur ami, mort il y a à peine deux mois.” Le personnage d’Horatio, tentant d’imposer sa voix dans la turbulence du début de la représentation, annonce l’objet de la pièce : Hamlet, une fois de plus. Mais le metteur en scène revendique, davantage qu’une adaptation de l’œuvre shakespearienne, une inspiration libre du conte originel danois. Sur le plateau, une pelouse sur laquelle semblent être passés plusieurs bataillons de sportifs, une fosse boueuse, et en fond de scène, quelques drapeaux, des distributeurs de boissons une longue table, des trophées de chasse accrochés aux murs. Un décor bordélique, volontairement inesthétique, encombré d’objets. C’est dans ce cadre aux airs de fin de fête ratée, évoquant un monde matérialiste et désenchanté, résolument souillé (par la boue, la merde, le sang) que le metteur en scène nous offre sa vision du héros shakespearien. « Hamlet est un appel à la colère (…) Quand le royaume étouffe, il n’y a d’autre choix pour la jeunesse que de s’exalter » annonce-t-il dans sa note d’intention. Hamlet, « enfant gâté dépressif » à en croire son beau-père Claudius, hurle sa hargne, accuse, plonge dans la fosse abritant la dépouille de son père comme pour passer ses nerfs.
Parfois odieux, souvent pitoyable, il est la victime, semble vouloir dire Macaigne, d’une société capitonnée, où gouverne la génération des pères.

Le texte mixe les références à Shakespeare, à Virginia Woolf, ou à Nietsche, aux improvisations des comédiens. Mais c’est surtout sur l’énergie physique, formidable, des interprètes et sur une scénographie bluffante que la pièce repose. Les comédiens se vautrent dans la fange en hurlant putain merde, Claudius est deguisé en banane, Ophélia adopte la posture d’une jeunette hébétée et des tubes kitch style Sara Perche ti Amo, sont balancés à plein régime comme un fuck au bon goût… Ça hurle, ça chie, ça s’insulte, ça baise et ça éclabousse les premiers rangs. C’est vrai, cette vulgarité décomplexée revendiquée, au cœur d’une institution symbole de la culture élitiste, amuse. Mais un temps seulement. Car la nombreuse reprise d’éléments (faux-sang en bouteille) et de situations (mise en scène grandiloquente d’un meurtre) déjà utilisés par Macaigne dans ses dernières créations, mais aussi l’utilisation de traits généraux largement répandus dans le théâtre contemporain (ambiance pseudo trash, puissance sonore à la limite de la gêne, nudité…) provoquent une sensation de déjà-vu et de satiété.

Ces artifices lassent et révèlent, au fil du spectacle, leur gratuité. Vincent Macaigne souhaitait peut-être questionner l’héritage théâtral, plus largement culturel, et la question de sa réappropriation, exposant le « beau cadavre » laissé par l’œuvre de Shakespeare. Mais l’impression qui demeure est celle d’un ado mégalo ayant des comptes à régler avec les « adultes », lesquels lui auraient donné un joujou trop grand pour lui. Restent des tableaux scénographiques très réussis. Vincent Macaigne manie le monumental avec succès, mesurant l’impact visuel de dispositifs aux allures cheap. Ainsi du château gonflable, émergeant dans une atmosphère apocalyptique et malsaine, envahissant la scène sous les yeux surpris et captifs du public. Ainsi de ce bocal géant, ampli d’eau, dans lequel les personnages viennent un à un plonger leurs corps souillés.

Au moins j’aurai laissé un beau cadavre
De Vincent Macaigne
Mise en scène Vincent Macaigne
Avec Samuel Achache, Laure Calamy, Jean-Charles Clichet, Julie Lesgages, Emmanuel Matte, Rodolphe Poulain, Pascal Reneric, Sylvain Sounier
Durée : 3h30