Depuis quelques jours, un curieux balai encombre l’élégante place du Châtelet, à Paris: un va et vient quotidien de plusieurs dizaines de policiers, rythmé par les représentations du Théâtre de la Ville. Pourtant, le prestigieux établissement dirigé par Emmanuel Demarcy-Mota n’a rien d’un bouge sulfureux. Et on voit mal ses spectateurs, majoritairement plus calmes et plus bourgeois que ne le souhaiteraient les partisans de la culture pour tous, troubler l’ordre public. Alors? En cause, la présentation du dernier spectacle de Roméo Castellucci qui déplait à quelques catholiques extrémistes, militants d’Action Française.
Ces activistes ont décidé de manifester leur protestation, depuis jeudi, soir de la première, de la manière la plus démocratique et tolérante qui soit: en barrant l’accès des spectateurs à la salle. Le vendredi soir (nous y étions) deux d’entre eux se sont hissés sur des balcons et ont aspergé ceux qui s’approchaient des portes d’huile de vidange. Quelques œufs ont été lancés. Certains soirs, ils ont également fait irruption sur scène. Résultat: des représentations qui commencent en retard (jusqu’à plus d’une heure), parfois suspendues puis reprises. Et au passage, une mobilisation de pompiers et agents de force de l’ordre qui auraient trouvé à s’occuper sans cela.
De telles atteintes à la liberté d’expression artistique sont condamnables en tant que telles, au-delà de toute considération sur la qualité de l’œuvre. Mais à la vue de la dernière création du metteur en scène italien, Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu), il apparaît non seulement que ces agitateurs font preuve d’intolérance et d’extrémisme, mais qu’ils n’ont pas vu la pièce ou du moins qu’ils ne se sont pas donné la peine de la comprendre.
Le synopsis tient en peu de mots. Sur le plateau, un appartement soigné; un homme en costume, affairé, se prépare à partir au travail, quand son vieux père est soudainement atteint d’une crise de dysenterie. Il l’apaise et le nettoie. En fond de scène, une toile monumentale se dresse, sur laquelle est projetée un portrait de Jésus, le Salvator Mundi, peint par Antonello da Messina. Les interprétations peuvent être multiples, mais Roméo Castellucci nous livre quelques indices: “Ce regard du Christ est central et rencontre chaque spectateur, individuellement (…) Montrer le visage du fils de Dieu, c’est montrer le visage de l’Homme, Ecce Homo saisi au moment de la fragilité qui ouvre à la Passion(…) Depuis sa crucifixion, Dieu s’est abaissé jusque dans notre misère la plus triviale: il nous précède dans la souffrance en général, et dans celle de la chair en particulier.”
Chacun sa croix…
La pièce frappe d’abord par son réalisme extrême (des excréments du père, de ses gémissements, aux soins patients prodigués par le fils, rien n’est éludé). Mais progressivement, cette dimension scatologique prend une dimension métaphorique qui emprunte, dans les dernières minutes, au registre fantastique.
La sobriété du texte, (les dialogues, simples et courts, ne sont pas traduits), de la mise en scène et du jeu, laisse la place à une émotion ambiguë, faite de tristesse, de compassion pour ce père, d’admiration pour ce fils. Cet instant partagé entre ces deux hommes dépeint une relation particulière poignante mais il renvoie aussi à un schéma universel: deux êtres, liés par l’amour, et par une transcendance évoquée par la présence divine, sont confrontés à une trivialité extrême, celle de leur condition humaine, entraînant l’humiliation de l’un et le dévouement de l’autre.
Comme souvent dans ses mises en scène, Roméo Castellucci, dont la formation est plasticienne autant que théâtrale, donne une place essentielle à la scénographie. Le tableau du Christ offre une présence omnisciente; la matière fécale est omniprésente. C’est beau, cru, et efficace.
Pourtant, en sortant du Théâtre de la ville, on sent poindre un certain agacement. Car à jouer le génial dilettante, dispensant des messages sibyllins, créant des énigmes, Castellucci titille; et qu’il entende peindre, en 50 minutes à peine, un tableau convaincant de la condition humaine, frise l’insolence. Seulement oui, cet homme-là est doué (et il le sait). En réponse aux attaques dont son spectacle a été l’objet, il ironisait, le 22 octobre, par voix de communiqué de presse: “Je veux pardonner ceux qui ont essayé par la violence d’empêcher le public d’avoir accès au Théâtre de la Ville à Paris (…) Je leur pardonne, car ils ne savent pas ce qu’ils font.” Divine mansuétude… Dis Roméo, et si tu redescendais un peu?
Auteur, Metteur en scène, Conception: Roméo Castellucci
Avec Gianni Plazzi, Sergio Scarlatella












Le problème, si problème il y a, avec Castellucci, c’est qu’on lui prête souvent des intentions qui ne sont pas les siennes. Il est plasticien de formation, et le revendique. Et s’il s’exprime sur des scènes de théâtres, il me semble que c’est avant tout comme un plasticien qui travaillerait, en plus des images, des formes et des couleurs, sur les notions de temps et de sons. D’ailleurs il se revendique couramment “concepteur” et non metteur en scène ou auteur. Simple détail de langage mais qui a son importance. Il est, de fait, metteur en scène puisqu’il installe sur une scène son oeuvre et auteur puisqu’il assume la paternité de celle-ci. Mais il faut prendre en compte ces appellations avec réserve, d’autant qu’elles n’appartiennent pas à Castellucci. Pour ne pas risquer le malentendu mieux vaut sans doute s’en remettre au terme de concepteur qu’il utilise lui-même.
Les spectateurs qui iraient voir Castellucci en espérant voir du théâtre ont de grandes chances d’être déçues. Ne parlons pas des fanatiques furieux et décérébrés qui ne fondent leurs réactions que sur la base puante de l’intolérance et de la violence du fascisme contemporain. Ceux qui en revanche franchissent la porte du théâtre dans l’idée d’assister à une sorte de happening ou d’exposition plastique en mouvement, ceux là ont de bonnes chances d’y trouver de la matière, et pas exclusivement fécale.
J’ai été terriblement frustré la première fois que j’ai assisté à un “spectacle” de Castellucci. Frustré et en colère même. Mais à y repenser, plusieurs années après, j’ai compris que je n’y avais pas été dans le bon état d’esprit. J’étais de tout évidence trop émétique, résigné et malheureusement pas en mesure de me laisser surprendre comme peuvent l’être les enfants. En y retournant cette fois-ci j’avais changé de regard. J’y allais pour observer une succession de tableaux. Ce qu’il y a à voir est très simple. Rien de finalement choquant, certainement pas de provocation. Une exposition qui certes n’a pas l’ambition de développer l’ensemble de la Condition Humaine mais qui s’attache à un élément de cette Condition à travers lequel chacun est libre d’entrevoir ce qu’il veut, ou de ne rien entrevoir de plus que les images qu’on lui présente et qui sont fort esthétiques par ailleurs.
Peut être faudrait-il que les directeurs de théâtres présentent Castellucci différemment. Car c’est de toute évidence une forme singulière qui mérite une présentation singulière. Un prix des places différent, etc. Mais en même temps ne serait-ce pas une sorte de sectarisme ? Nous vivons à l’heure du transdisciplinaire, de la rencontre des genres. La question demeure, à mon sens, intéressante.
Malheureusement il est difficile de sortir du théâtre de la Ville autrement que triste, au regard de la violence de ces partisans sans idées qui vocifèrent et qui font peur à nos enfants. Comment peut on en arriver là, à nouveau ? Combien de temps cela va encore durer ? Jusqu’où iront ils ? Sont ils vraiment nombreux ? En sortant du théâtre, sous les hurlements de ces individus, je me suis demandé si c’était ça la résistance, si ça commençait par là, par refuser d’avoir peur du monstrueux, par risquer de se prendre un coup pour des idées. Voila une question que j’aurais tant aimé ne jamais avoir à me poser.
“un curieux balai ” > plutôt “un curieux ballet”, non ?
Vous parlez des pompiers et des CRS qui auraient certainement trouvé à s’occuper autrement, ya vraiment rien d’autre à foutre que de faire jeter des excrements sur des posters du christs. Et si message il y a (Castelluci ne sait pas ce qu’il fait ?) Pas moyen de le transmettrez autrement ? Perso si je voulais provoquer je ferais pareil. J’irais pas emmerder le musulmans je tiens à ma vie (comme tous les grands artistes doués de la trempe de castellucci) je n’oublierais pas de laisser croire que je m’interesse à la souffrance des personnes, d’ailleurs il ya plein de gens qui ont eu bien plus mal de Jesus sur la croix, plus atroce et plus longtemps.
Je suis sûr de pouvoir faire passer des messages interessant en faisant barbouiller de merde la figure de Gandhi, celle Martin Luther King, Mere Théresa, et thérese de Lisieux (la photo où elle est toute jeune ce serait plus intense)…. Mais je ne le ferais pas, et pas parceque j’aurais peur de représailles, aucun risque.
On peut chier sur le portrait de Sarkozy, de Bush, ou de Benoit 16 ? Et Hitler, Staline, Landru, Pinochet,… Meme avec ceux là, on peut se demander s’il n’y a pas mieux à faire quand on a la chance de pouvoir disposer d’un très beau théatre au centre de Paris.
Biensur l’argument n’est pas valable, et ressemble un peu à ceux des musulmans qui essaient de justifier les crimes de mahomet par ceux de l’inquisition, mais cette hystérie soudaine de la part des défenseurs de la liberté d’expression est franchement suspecte. Essayez de poster sur le site du figaro par ex un message qui remet en cause le fait que l’homosexualité est une chose normale, ou bien qui remet en question le statut de religion de l’islam et proposer qu’elle soit classée comme secte (le nombre ne donne pas raison), vous serez censurés. Alors ces jeunes cathos ont peut être un comportement sectaire, immature, regressif, agressif, mais ils n’ont pas tort de revendiquer un statut qui les protégerait comme on protège les gay de l’homophobie, les musulmans de l’islamophobie, etc… Rappelons nous des comportemesnt excessifs des gens d’act up vis à vis du pape qui leur aurait soit disant interdit la capote (et la sodomie), de l’action des intérimaires, les pires victimes ceux là, pire que les intouchables indhous ! Dieu merci les pogromes d’interimaires appartiennent au passé.
Et là on voudrait faire passer les réalisateurs et les acteurs pour des braves pêcheurs dans la tempête, de simples travailleurs faisant leur boulot avec dignité malgré les brimades, les injures ? une petite minorité d’artistes résistants, travaillant pour un peu de pain et surtout pour faire survivre la culture ?
Et ces cathos fachos, combien sont-ils encore ? mon Dieu quelle angoisse ! Les loups sont entrés dans Paris !
Pendant ce temps là, la scientologie fait son business.
J’aime beaucoup ce texte de Samuel. Surtout la fin qui met en évidence le malaise que procure la violence
de ces groupes qui se revendiquent du Christ et nous en montre un visage horrible et totalement déformé.C’est comme aussi tous ces mouvements aux USA(tea party et autres) qui se prétendent chrétiens et n’ont que la haine au ventre.De quoi tous ces gens ont-ils peur ?
C’est vrai ce sont des questions qu’on voudrait ne plus avoir à se poser.Mais depuis deux mille ans,
le visage d’un Christ qui doute, qui défend les humiliés, les prostituées, les pauvres, a toujours
dérangé ces Croisés sûrs de leur foi et de leurs principes, incapables de se remettre en question
comme cela existe d’ailleurs dans toutes les religions. De quoi ont-ils peur ? sans doute de leur
propre insécurité fondamentale, sans doute, n’ont ils jamais reçu eux-mêmes un vrai geste d’amour.Merci Samuel.
Thérèse de Lisieux…
Associer à l’oeuvre de Castellucci des idées préconçues telles que “les crimes de Mahomet”, ou des images aussi déplacées que révoltantes qui consistent à mettre sur le même plan Gandhi, Hitler, Sarkozy ou Landru… Voila des raccourcis et des arguments qui ont de quoi surprendre sur l’entendement.
Beaucoup ont malheureusement réduit la pièce de Castellucci au fait que l’un des personnages était incontinent. Et encore, la plupart ont résumé l’oeuvre en disant “on chie sur le christ”. La quasi totalité des personnes qui se sont publiquement exprimées ainsi sont des jeunes catholiques membres de groupuscules, qui se revendiquent ainsi et qui reconnaissent sans trop de scrupules ne pas avoir vu le spectacle. Bruno Gollnisch lui même, saint patron de cette manifestation, défend ses pèlerins en citant des extraits du spectacle mais qui sont erronés. Les scènes qu’il cite n’existent pas ou plus depuis longtemps. Il n’a pas vu le spectacle.
Y a t’il matière à développer ?
Thérèse de Lisieux, ce spectacle, si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi, pour les raisons que j’ai données plus haut, présente avant tout l’amour, l’acharnement et la résignation d’un fils qui s’occupe d’un père gravement malade. Voila ce qu’il y a à voir dans une première partie. De l’amour… un blasphème sans doute pour ceux qui vivent dans la haine et l’alimentent au quotidien.
La deuxième partie, après la résignation, concerne l’abandon du fils, désespéré, au Christ de Messina. Le Salvator Mundi. Il faut y voir là l’attachement très viscéral de Castellucci à sa culture judéo-chrétienne. Le Christ est une figure incontournable dans la culture italienne, il est presque logique qu’en dernier recours il soit toujours présent. En France beaucoup moins. Dieu est probablement mort de ce côté-ci de la frontière. Peu importe. Le personnage s’en remet au Christ. A chacun sa lecture pour la suite. Mais j’aurai juste une question. Quel croyant na jamais douté de sa foi ? Quel croyant n’a jamais levé le poing contre tout ce qui anime sa foi, icônes, symboles, etc ? Dans l’ancien testament Abraham doute, Moïse également. Dans le nouveau testament les apôtres doutent. C’est là d’ailleurs que le concept de miséricorde prend tout son sens. Attention, je parle de vrais croyants, ceux qui suivent le dogme. Pas des fanatiques dangereux des groupuscules d’extrême droite qui se revendiquent pieux. Ceux-là ne doutent certainement pas. De rien d’ailleurs.
Voici ma lecture du spectacle de Castellucci. Et on peut en lire d’autres un peu partout dès lors qu’on a affaire à quelqu’un qui a vu le spectacle. Le souci c’est que sur internet les troublions prosternés devant les portraits de Marcel Lefebvre sont très bruyants et polluent tout sur leur passage à la manière des SA dans l’Allemagne des années 20 qui défilaient du matin au soir pour faire croire qu’ils étaient très nombreux alors qu’ils n’étaient qu’une poignée.
Et pour anticiper certaines réponses, je reconnais entièrement qu’il est délicat de faire cette comparaison. Mais en regardant l’histoire, à la fin des années 20 en Allemagne, les nazis n’inquiétaient pas. Ils étaient considérés comme une minorité inoffensive qui commettait ici et là quelques crimes. Rien de plus. Sans aller plus loin dans le temps, la comparaison n’est pas déplacée. Les intégristes catholiques sont considérés aujourd’hui comme une minorité, très violente certes, mais pas dangereuse pour notre avenir. Certains sont régulièrement arrêtés pour des crimes racistes, homophobes, antisémites et j’en passe. Et pendant ce temps le front national monte et se galvanise.
Quant aux intégristes musulmans, il n’y a évidemment que les intégristes catholiques pour hurler à l’incompréhension générale et à la discrimination. Rassurez vous Thérèse, pour moi et je pense comme pour beaucoup, l’intégrisme religieux est un danger, qu’il soit catholique ou musulman ou autre. Si les intitulés et les symboles changent, les idées et les moyens d’expression sont strictement les mêmes. Il serait totalement vain d’instaurer une échelle dans la dangerosité des extrémismes.
Pour terminer je dirais que métaphoriquement ce sont ces jeunes intégristes qui ont couvert l’image du Christ par une infamie sans nom. Et je salue le geste de Castellucci qui leur a accordé sa miséricorde, même si je ne peux m’empêcher d’y voir là (voir le communiqué de presse de Roméo Castellucci) un geste ironique mettant en évidence le fossé démesuré qu’il y a entre ces jeunes terroristes et la religion catholique. A trop baver leur haine ils n’ont pas compris le message.
Samuel,
Je vous réponds un peu brièvement, merci pour votre réponse, effectivement j’ai peut-être manqué de finesse.
Vous avez sans doute raison à propos de la pièce, du moins votre point de vue artistique est-il parfaitement défendable. Mais vous parlez de la pièce, la vraie, celle que peu de personnes ont vu et pas de celle qui est présentée parles medias celles que “les gens” fantasment.. Et parmi ces gens il y en a des bons, pas forcément intellos mais pas non plus brutes epaisses. Peut-être qu’il est vain de vouloir prendre en compte la perception du peuple et son education s’il faut avoir etudié l’histoire, les sciences sociales etc… et avoir une grande expérience de la vie pour comprendre l’essence des religions et de leurs dérives, je ne suis pas certain là dessus.
Si un totalitarisme s’installe aujourd’hui il ne prendra pas evidemment pas la forme de ceux qu’on a cerné dans le passé, je suis d’accord avec vous, à tel point que m^me avertis sur la questions nous devrions cherché même là où nous ne l’aurions pas imaginé…On peut observer des composantes de type totallitaire, sectaire, dans la nation USA aussi bien que dans le monde islamique, dans certains mouvements altermondialistes, à grande echelle, ou à plus petite echelle dans toutes formes de sectes plus ou moins informelle, et puisqu’on y est la défense de laïcité peut bien servir de pretexte à d’autres sortes d’excités. Peut-être même que l’amour de “la raison pure” est-il tout aussi dangereux, pourquoi pas ?
Vous dites que les idées et les formes d’expression changent.
Et si je suis mon raisonnement après tout il est peut-être bien utile de rester prudent vis à vis du FN qu’on ne veut vraiment pas imaginer à la tête du pays.
Sans doute faut-il tout simplement encourager les formes d’expressions et les attitudes les plus vraies, afin d’apprendre à déjouer les pièges des séducteurs quels qu’il soient, tous ces gourous, manipulateurs, sophistes, dont les Le Pen, Tarik Ramadan, Dieudonné, Soral, mais aussi la plupart de nos politiciens, voire de nos journalistes mainstream qui seraient peut-être parfois plutôt tentés d’encourager les délires !