C’est à un Feydeau que Philippe Adrien a décidé de s’attaquer au Théâtre de la Tempête ; aux portes qui s’ouvrent sans prévenir et se claquent, à la ronde increvable et au cercle vicieux du mari, de la femme et de l’amant.

Le Dindon c’est l’histoire d’une fidélité mise à l’épreuve, du soupçon et de la vengeance. Un mari heureux et amoureux de sa femme mais qu’une petite boulette ou plutôt une petite poulette anglaise d’un soir va rattraper ; un mari volage qui drague tout ce qui bouge et finit par tomber sur la femme d’un de ses amis, un Anglais qui soupçonne sa femme d’infidélité mais ne vaut guère mieux, un jeune homme épris de la femme mariée et qui attend son heure… C’est dans ces situations rocambolesques et drolatiques à souhait qu’ Adrien se plonge avec délectation pour nous faire demander : mais qui est donc le dindon de la farce ?

Farce est de constater…

Et c’est dès les premiers instants du spectacle qu’on prend la mesure de ce qui nous attend. 
Silencieuse, surréaliste, la première scène est fascinante : les portes poursuivent les acteurs et les acteurs repoussent les portes. Le décor tourne comme un orbite planétaire autour duquel gravitent les acteurs empreints d’une lenteur expressionniste. Magnifique scène d’ouverture cauchemardesque, à contrepied des entrées fracassantes et habituelles des vaudevilles ; comme pour nous dire qu’au delà du rire, il y a aussi la gravité et la gravitation ! Puis on revient au fil de l’histoire; un fil qui tient à une mise en scène enlevée, ciselée à souhait où rien n’est laissé au hasard nous faisant basculer d’une scène à l’autre, d’un lieu à un autre avec un rythme effréné et une énergie débordante. Une mise en scène se permettant des arrêts sur images et des ralentis fantasmagoriques comme cette scène surprenante et délirante du « lord  anglais », Soldignac, costumé en lapin comme si Feydeau rencontrait David Lynch sur son chemin ! Mais le fil de l’histoire tient aussi par le jeu extraordinaire.de la plupart des comédiens qui comme des diablotins sortis de leurs boîtes, multiplient mimiques et contorsions pour faire éclater le rire ; ils font penser dans leurs jolis costumes à frou-frou aux volatiles dans leur basse-cour qui gloussent de plaisir ou de désespoir et craignent d‘y laisser leurs plumes ! Mention spéciale à Eddie Chignara qui campe un Pontagnac hilarant, pris au piège et dont chaque déboire se lit avec délice sur le visage et à Alix Poisson, élégante et envoûtante Mme Vatelin qui s’en sort comme un poisson dans l’eau (oui je sais, elle était facile !). Mais tous les personnages sont soigneusement croqués que se soient les rôles principaux ou les rôles secondaires comme souvent, d’ailleurs, chez Philippe Adrien. 
Il ne vous reste plus que quelques jours donc pour aller déguster cette farce aux accents oniriques qui réunit là tous les ingrédients pour vous ravir.

Le Dindon
De Georges Feydeau

Mise en scène de Philippe Adrien

Avec : Vladimir Ant (Jean, gérant, commissaire), Pierre-Alain Chapuis (Vatelin), Eddie Chignara (Pontagnac), Bernadette Le Saché (Mme Pinchard), Pierre Lefebvre (Victor), Guillaume Marquet (Rédillon), Florence Müller (Clotilde Pontagnac, Clara), Patrick Paroux (Pinchard, Gérome), Alix Poisson (Lucienne Vatelin), Juliette Poissonnier (Armandine), Mila Savic (Maggy Soldignac) et Joe Sheridan en alternance avec Dominic Gould (Soldignac)
Crédit photo: A.Bozzi