Avec ce texte qu’il écrit et met en scène, Frabrice Murgia, formé à l’ESACT de Liège, réussit un coup de maître. Mérite d’autant plus important qu’il s’agit de sa première mise en scène. A vingt cinq ans, ce jeune homme de théâtre s’impose comme un espoir de la création contemporaine et européenne, distingué par plusieurs prix. Un parcours à suivre de près.
C’est avec une plume incisive que Fabrice Murgia taille la réalité de l’adolescence pour en faire un objet de théâtre à la fois politique, sensible et poétique. C’est plus précisément la journée où deux adolescents s’apprêtent à quitter cet âge pour devenir adultes que l’auteur met en scène. Un instant où la réalité se mêle à l’illusion, aux rêves et aux cauchemars. On ne sait plus distinguer les frontières. On ne sait plus ce qui est vrai. L’imaginaire prend le pas sur l’histoire pourtant inspirée de faits réels. Mais finalement, « tout ce qui peut être imaginé est réel », comme nous le disait Pablo Picasso. Alors qu’importe ?
C’est en s’appuyant sur le blog de Bastian Bosse, un jeune allemand qui s’était illustré par une fusillade dans son lycée en 2006 avant de se donner la mort, que Fabrice Murgia se fait l’écho d’une génération qu’il connaît bien puisqu’il en fait partie et qui transite entre l’enfance et l’âge adulte. Le voyageur inter-générationnel en vient souvent à perdre ses souvenirs, à changer de réalité, à vouloir garder ses convictions pour finalement les oublier. Les premières phrases du spectacle donnent le ton : « On essaie souvent de retrouver l’enfant qui est en soi et ça c’est possible. C’est l’adolescent qui est mort. Et est morte avec lui la conviction, celle qui nous donne la force de croire pour de vrai qu’on peut tout changer, n’importe quand. ». L’auteur donne ensuite naissance à un second personnage inspiré de Natascha Kampush et de sa captivité. A ces deux personnages se rajoute un dernier aux allures fantastiques. Cette narratrice nous présente la réalité et l’imaginaire de nos deux personnages. C’est une sorte de cauchemar ensanglanté qui ne finira pas la nuit.
« C’est l’histoire d’une journée au cours de laquelle des enfants vont cesser d’être des enfants. »
Aux Ateliers Berthier il est facile de se sentir déconnecté de la réalité, de perdre ses repères. L’univers mis en place dès le début tant par la lumière que par la musique ou la scénographie nous invite à pénétrer nos souvenirs, notre enfance et notre conviction d’adolescent parfois oubliée. On flotte constamment entre un récit onirique et une réalité macabre. Le dispositif est relativement simple. L’intérêt se porte principalement sur les acteurs qui livrent une langue brute. La parole est libérée des contraintes techniques. Si les comédiens sont sonorisés, ça n’est que pour mieux livrer une simplicité évidente où il n’est pas nécessaire de porter sa voix pour être entendu. La vidéo est exploitée avec sobriété et justesse. Elle n’écrase pas les personnages, mais les sert. Il s’agit d’une « lumière qui bouge » comme le précise l’auteur. Dans ce plus simple appareil, le texte est mis en avant. S’il nous fait sourire à certains moments, il glace le sang à d’autres. Parce qu’il parle de chacun de nous, de l’enfant que nous avons tous été, de l’adolescent aussi, de ce temps où nous pensions que tout était possible. Sur scène, tout est possible également, jusqu’au moment de devoir faire un choix. C’est de ce spectacle que nous sommes témoins. De la fatalité du temps qui passe et qui balaie tout sur son passage, des traces qui demeurent tout de même, un peu diffuses.
La traversée est telle qu’on finit par perdre les notions de temps et d’espace. Les personnages dont nous avons pénétré l’intimité sont tellement attachants qu’on a du mal à les voir partir. Le chagrin des Ogres nous parle des hommes, nous parle de notre histoire en évoquant ces deux destinées peu communes sans porter de jugement. Chacun pourra y retrouver une part de soi. Il s’agit d’un spectacle qui ne peut pas laisser indemne et qui donne à penser. Un spectacle politique, reconnaît Fabrice Murgia, même s’il affirme que sa démarche ne l’était absolument pas. « J’ai vingt-cinq ans et c’est ma façon à moi d’enterrer mon enfance ». Une démarche très personnelle en fin de compte mais qui s’adresse à tous, sans détours.
par la Compagnie Artara
Texte et mise en scène : Fabrice Murgia
Avec Emilie Hermans, David Murgia, Laura Sépul
Scénographie : François Lefebvre
Costumes : Marie-Hélène Balau
Lumières : Manu Savini
Musique : Maxime Glaude
Vidéo : Jean-François Ravagnan













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