Polar noir, récit rocambolesque et fable humaniste: La Terquedad, nouvelle création du pétulant Marcial Di Fonzo Bo et le collectif d’acteurs Le théâtre des Lucioles, tire des tangentes inattendues et fertiles.

Installé à Paris depuis 1987, Marcial Di Fonzo Bo est sans doute l’un des metteurs en scène argentins les plus français. Avoir avoir exploré l’univers d’auteurs contemporains tels Copi, Leslie Kaplan ou Rodrigo García, il a récemment entamé une collaboration étroite avec Rafael Spregelburd, génial concepteur du projet colossal “Heptalogie”: un ensemble de 7 pièces, sorte de cartographie invraisemblable de la morale ou version moderne de la Table des Sept Péchés Capitaux de Jérôme Bosch. Après la Estúpidez et La Paranoïa, c’est au tour de La Terquedad de trouver sa transcription scénique.

Fin mars 1939, près de Valence, en Catalogne, la fin de la guerre d’Espagne approche. Le commissaire franquiste Planc doit régler une affaire dans laquelle des républicains sont mis en cause. L’homme, pris dans ses contradictions, caresse le rêve d’inventer une langue neuve, qui permettrait à tous les hommes de s’entendre. Trois points de vue différents d’un même moment (un soir, de 17h à 18h15), qui se déroulent dans trois lieux distincts mais contigus, sont successivement mis en scène, grâce à l’ambitieux décor d’Yves Bernard: une maison, posée sur un plateau tournant. Le premier acte installe l’action dans le salon de la demeure de Jaume Planc, père d’une jeune femme frêle et époux de deux filles qui semblent à l’opposé l’une de l’autre. Le deuxième acte éclaire la chambre attenante au salon. Le troisième, lui, prend place devant la maison. Trois angles d’une même réalité, trois instantanés pris à un instant crucial, comme une démonstration de la partialité de nos visions intimes, et une illustration des écarts d’appropriation de l’Histoire. La Terquedad offre une caisse de résonance mystique et universelle à cette période historique clé, qui devient le support d’une épopée fantastique, baroque et cynique.

Irrévérent et généreux
Considérer en premier lieu le point de vue des fascistes, et donner à ce personnage de commissaire un rôle de père aimant, d’inventeur inspiré et de fou rêveur était déjà assez iconoclaste. Mais il fallait surtout une certaine audace et impertinence pour situer l’action à ce moment précis où la pensée totalitaire et le rêve humaniste se trouvent paradoxalement proches; où le fascisme rejoint un temps les intérêts du communisme. D’emblée, donc, la pièce revendique un caractère irrévérencieux et explore gaiement la nature humaine sans se soucier du politiquement correct.

Le théâtre de Marcial Di Fonzo Bo est généreux, foisonnant. Ici, point de parcimonie: la Terquedad semble convoquer toutes les forces humaines et terrestres, la folie, la raison, la passion, pour un bouquet final apocalyptique. Les comédiens sont au diapason du décor grandiose, du jeu de lumière impeccable: ils endossent plusieurs rôles, parlent plusieurs langues, passent du cabotinage volontaire à la crise de nerf, s’amusent d’accessoires et des situations. Car on rit beaucoup durant les 3h de spectacle, qui semblent condensées en un instant. C’est tantôt cynique, grotesque, graveleux ou subtil, mais toujours drôle.

La Terquedad (L’entêtement)
Texte : Rafael Spregelburd
Mise en scène : Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier
Avec : Judith Chemla, Jonath An Cohen, Marcial Di Fonzo Bo, Sol Espeche, Pierre Maillet, Felix Pons, Clément Sibony
Durée : 3 h
Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage