Tiré du roman de Marguerite Duras, La pluie d’été, et présenté pour la première fois au Français, le spectacle d’Emmanuel Daumas s’inscrit dans l’histoire d’un long compagnonnage entre l’auteur et la Comédie Française.

Vitry sur Seine. Banlieue sud de Paris. Là, vit Ernesto, 12 ans, et sa famille. Parents immigrés, italien pour le père, slave pour la mère. Sept frères et soeurs qu’il appelle tendrement ses « brothers et sisters » et, parmi eux, Jeanne, jolie comme un coeur, n’en finissant pas de ravir son entourage. Les fins de mois sont difficiles mais, malgré tout, la vie de ce petit groupe de personnes est riche d’émotions et de complicités, en particulier avec la mère, illettrée et à moitié folle.

Un jour, Ernesto revient de l’école et déclare qu’il ne veut plus y retourner car « on y apprend des choses qu’on ne sait pas ». De ce constat que l’on qualifierait d’absurde, Ernesto va faire l’expérience de l’absolu : absolue connaissance, amour absolu ; du devenir adulte perdant petit à petit ses illusions, trouvant la sagesse. Brassant des thèmes chers à Duras, cette pièce apparaît comme un conte initiatique et réjouissant.

Une cascade de poésie…
Une langue poétique puissante magnifiée par des comédiens irréprochables et une mise en scène inspirée… C’est avant tout une musique, celle de Duras, qui nous capte et nous emporte. C’est avant tout six comédiens qui décident de nous raconter une histoire, de nous en faire la confidence. L’histoire que vous allez voir n’est pas banale, nous disent-ils en substance. Ca commence comme cela : un presque « Il était une fois… » Et voilà : Nous sommes happés par les circonvolutions du texte, sa puissance onirique, que l’apparente sobriété de la scénographie met en valeur. Sur scène, les instruments du quotidien : une gazinière, une rangée de cuvettes de toilette tels qu’on les trouve dans les écoles maternelles figurant ainsi la présence des brothers et sisters qu’on ne verra jamais, une bouche d’ascenseur comme sur les toits des immeubles, le tout relié par des tuyaux interminables et qui fuient, symboles peut-être des relations entre ces personnages qui ne cessent de se chercher, de se vouloir quitter mais qui ne le font pas. Une multitude de lieux réunis en un seul, reflet du cerveau omniscient d‘Ernesto.

Emmanuel Daumas réussit parfaitement son pari d’adapter Marguerite Duras, ponctuant sa mise en scène de projections vidéos appropriées surprenantes et de chansons populaires qui cassent ainsi le rythme lent de la narration en lui injectant l’humour et le second degré nécessaires. Il ne tombe pas dans le piège de la langue durassienne hypnotique et obsédante par ses répétitions, pouvant devenir ogresse. Les comédiens s’en donnent à coeur joie, Eric Génovèse en tête dans le rôle de l’instituteur perdu et désarçonné par son élève. Il amène une respiration incroyable d’humour et d’humanité (la séquence où il chante « Allô, maman bobo» est d’une drôlerie saisissante) Tous sont parfaits. Marie-Sophie Ferdane s’impose avec sa douceur et sa fantaisie qu’elle distille avec délicatesse, sans excès, avec juste ce qu’il faut pour que le spectateur, non rassasié et curieux de l’endroit où elle souhaite l’emmener, la suive jusqu’au bout. Claude Mathieu en mère excessive et un peu barrée allie fragilité et rudesse. Elle a le tempérament slave. On y croit. Elle est excellente. Christian Gonon campe le mari italien, un brin macho mais sans jamais tomber dans la caricature. Jérémie Lopez -Ernesto- trouve la candeur de l’enfant dans sa maturité d’adulte, ce qui rend celle-ci parfois pataude, maladroite, comme si son personnage de petit garçon avait enfilé des chaussures trop grandes pour marcher. C’est bien vu et c’est bien fait. Quant à Adeline d’Hermy, qui joue Jeanne, elle est bien singulière. Elle concentre à elle seule le lyrisme et l’étrangeté dont a besoin le spectacle. C’est une comédienne à suivre. Servi par une telle équipe, on sort enchanté de la représentation avec l’envie très forte de (re)lire les livres de Marguerite Duras et « d’apprendre des choses qu’on ne sait pas… »

La pluie d’été
De Marguerite Duras
Mise en scène d’Emmanuel Daumas.
Avec Claude Mathieu, Eric Génovèse, Christian Gonon, Marie-Sophie Ferdane, Jérémy Lopez, Adeline d’Hermy