Les trois anciens trublions des « Deschiens » se payent une leçon de cinéma mémorable en s’emparant des échanges musclés et parfois concordants dans la discordance de Jean-Louis Bory et Georges Charensol. Drôles, cinglants, d’une douce folie dans la mise en scène et magistralement interprété, ces « Instants critiques » vont fédérer bien des publics.

Une salle de cinéma défraîchie avec une ouvreuse un peu spéciale. Elle joue du piano, accompagnant et interpelant deux hommes qui se livrent à leur sport favori : parler de cinéma en se gueulant autant que faire se peut leurs divergences de points de vue. De toute évidence, ils s’aboient dessus comme deux chiens inséparables. Jean-Louis Bory, godardien intellectuel de gauche et homosexuel, puits sans fond de science cinématographique et son acolyte Georges Charensol, plus indulgent, plus « grand public » en dépit de sa haine farouche du cinéma de Gérard Oury, tous deux piliers cinéma du « Masque et la plume » vont se livrer à une jubilatoire série de joutes verbales sur quelques films savamment choisis.

Des entretiens radiophoniques ne reste que le texte. Le décor n’est pas celui d’un studio et bien qu’on ne parle que de cinéma, c’est bien au théâtre que nous sommes. Evidemment, les deux comédiens Olivier Saladin et Olivier Broche vont s’en donner à cœur joie d’en rajouter dans la verve et la colère homérique, offrant à cette théâtralisation du texte son plus bel effet car tous deux sont absolument excellents. Leur partenaire féminine, délicieuse Lucrèce Sassella, leur laissera reprendre leur souffle le temps d’une chanson ou d’un air de piano.

Demi, Godard, Oury, Bergman…
Ce sont ces quelques effets de mise en scène (parmi tant d’autres) qui charment le spectateur et lui permettent de respirer un peu, le flot de paroles étant parfois intense. Mais ce que François Morel parvient à faire magnifiquement, en dehors de ces petites fantaisies, c’est à insuffler à ce spectacle la folie, l’ironie mordante qui est la sienne. Chaque intervention se présente comme un véritable sketch, très scénarisé où s’immiscent cette folle fantaisie (dans la séquence hilarante des « Parapluies de Cherbourg ») et ce second degré qu’il pratique avec un tel brio.

De « Bande à part » de Godard (triste film ou film triste ?) au « Corniaud » d’Oury (unanimement laminé et jugé comme « le vomi du cinéma français ») en passant par « 100 briques et des tuiles » (avec « un certain Michel Serrault ») ou le « Mort d’un pourri » de Lautner avec Delon présentant Delon qui produit Delon (eh oui, déjà en 1977 !), c’est un décapant état des lieux du cinéma que proposent ces deux fous du 7ème art. Aux envolées lyriques succèdent des constats désabusés ou des hommages vibrants (le tétanisant monologue sur « Cris et chuchotements » de Bergman). Toujours dans la justesse là où la caricature (qui eut été dommageable) pouvait guetter, les anciens trublions des « Deschiens » nous offrent un spectacle de grande qualité et d’une remarquable tenue que le public du théâtre 71 à Malakoff ne manque pas de saluer longuement. Un triomphe largement mérité.

Instants critiques
De François Morel d’après les échanges entre Georges Charensol et Jean-Louis Bory à l’émission radiophonique « Le Masque et la plume » sur France-Inter
Mise en scène : François Morel
Adaptation : François Morel et Olivier Broche
Avec la collaboration artistique de Christine Patry
Avec Olivier Broche, Olivier Saladin et Lucrèce Sassella
Décor : Edouard Laug
Lumière : Gaëlle de Malglaive assistée d’Alain Paradis
Costumes : Christine Patry et Pascale Bordet
Chorégraphie : Lionel Ménard
Crédit photo: Manuelle Toussaint