Créé au Festival d’Avignon et repris cet automne au Théâtre de Gennevilliers, Clôture de l’amour met a nu les corps, les nerfs, les douleurs et l’irraisonnable d’un homme et une femme qui se séparent, par le biais de leurs langues. Brûlant.

Pascal Rambert a écrit et conçu ce spectacle pour ses deux acteurs, Stanislas Nordey et Audrey Bonnet, leur offrant une partition très exactement à leur mesure. Si Début de l’A était largement autobiographique, cette Clôture de l’amour ne puise pas dans la vie privée de l’auteur, mais dans une expérience plus large de ce que peut être la séparation amoureuse. Quand l’amour finit, s’il y a quelque chose à dire, ou plutôt si on s’autorise à dire, on dit quoi ?

« A qui appartiennent les êtres humains, Audrey ? »
Pour clore l’amour ici, il faut deux monologues. Deux paroles qui ne peuvent pas s’entrecroiser, se chevaucher. La nécessité que l’un ait fini pour que l’autre s’engage dans le flot du « dire ». La prise de décision ici revient à l’homme, Stan, c’est lui qui attaque. Lorsque, plus de trente minutes plus tard, il aura laissé Audrey comme une flaque de sang, pulvérisée par les mots de celui qui se sépare d’elle, elle prendra la parole. Œil pour œil.

Ce que met en place Pascal Rambert ici, c’est un processus que rien n’arrête quand il est enclenché, et un processus qu’on enclenche peut-être rarement : celui qui ira jusqu’au bout coûte que coûte, tout vider pour que le point final soit irrémédiable. Il n’y a que l’impromptu (l’arrivée d’enfants), que l’extérieur finalement, qui peut les mettre en pause. Dans leur monde à eux deux qui s’écroule, l’effondrement doit être mené jusqu’à ce qu’aucun mot ne subsiste.

Pour la première fois chez Pascal Rambert, le décor (scénographie de Daniel Jeanneteau) est « réaliste » : c’est une salle de répétition. C’est hermétique, l’endroit aussi de tous les possibles, là où on se permet. Ce qu’il permet aussi, c’est la radicalité : celle des lumières, qui font partie intégrante du décors, et qui ne varieront pas de tout le spectacle. C’est l’endroit où on ne se donne pas encore en spectacle, la représentation n’a pas encore lieu, on est à l’abri des regards. L’endroit où ces deux personnes, qui sont des artistes, ce n’est pas innocent, vont pouvoir se torturer pour réussir à mettre un terme.

C’est une pièce chorégraphique. Chorégraphique de la langue. Des mots dans la manière qu’ils ont de s’agencer différemment dans la bouche, dans le corps de l’un ou de l’autre, manière de discourir dans la brutalité de leur dégoût, de leur peur, de leur haine, de leur désarroi qui est leur est très personnelle. Stanislas Nordey avec son corps qui creuse, qui s’appuie sur les mots, qui les fait éclore, les articule, les envoie comme des grenades, attaque, toujours, guerrier, frontal, exigeant. Audrey Bonnet comme une ligne, qui parle comme des vagues, qui tire des flèches acérées, rapides, et par surprise, fait exploser ses mots à l’intérieur même de sa bouche, ces mots trop grands, cette violence trop incommensurable pour sa bouche qu’elle doit presque déformer tout son être pour leur permettre de sortir tels quels, torpilles et rafales. C’est une pièce chorégraphique du corps silencieux aussi, du corps qui reçoit la parole qui ne s’adresse qu’à lui au monde, qui ne cherche à atteindre rien d’autre que lui et ce qu’il renferme, qu’à planter la hache au point de non retour.

Clôture de l’amour est une pièce radicale dans son propos et dans sa forme, et c’était nécessaire. Une pièce qui nous plonge au cœur même de l’idée de séparation, qui explore à travers ces deux énormes tirades des paquets de nerfs, de sang et d’émotions qui tentent de s’en tirer, qui savent que le combat doit avoir lieu et s’obligent de toutes leur forces à le mener le plus dignement possible.

Clôture de l’amour
Texte, conception et réalisation : Pascal Rambert
Avec Audrey Bonnet et Stanislas Nordey