Dans Le Lavoir, Micaëla Etcheverry joue avec force et justesse la Mère, gardienne du lavoir, qui dressée de sa longue robe noire, surveille d’un œil bienveillant une dizaine de lavandières. Après avoir obtenu les 1ers prix de Chant et d’Art Lyrique, Micaëla s’engage dans une carrière lyrique et de théâtre. Elle tient des rôles de premier plan dans des créations de théâtre musical au festival d’Avignon ou d’Aix en Provence. Depuis une quinzaine d’années, elle se consacre exclusivement au théâtre parlé et a joué entre autres Shakespeare, Brecht, Lagarce, Tchekhov, Tennessee Williams… Mais Micaëla Etcheverry est bien plus qu’une comédienne, c’est une artiste militante, qui n’hésite pas à descendre dans la rue chaque fois qu’il est nécessaire pour défendre le statut des plus faibles. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est tournée vers l’histoire du Lavoir, celle de lavandières, qui, à l’aube de la première guerre mondiale, n’ont toujours pas le droit à la parole en tant que femmes et en tant qu’ouvrières mais qui, dans le lavoir, peuvent délier leurs langues, dire leurs angoisses et leurs doutes, se battre et se réconcilier, rire et danser, pleurer et sourire bien loin du regard inquisiteur des hommes. La scénographie du spectacle est époustouflante : un véritable lavoir est reconstitué sous nos yeux avec un magnifique bassin dans lequel nous plongeons sans hésitation. Il ne nous reste plus qu’à nous promener entre les draps étendus et les bassines de linges et nous laisser émouvoir par toutes ces femmes si poignantes…

Qu’est ce qui vous a qui vous a donné envie de faire partie de l’aventure du “Lavoir” ?
« Un des premiers éléments a certainement été la conviction et le désir de Brigitte Damiens. Elle a vu dans ce texte, dans cette parole de femmes une charge d’humanité qu’elle a su nous faire partager. Elle a réuni sa distribution pour une série de trois lectures que nous avons faites à Antony en Avril 2009. Dès le début une sorte de magie a pris entre l’équipe d’actrices qui participaient à ces lectures, Brigitte notre metteuse en scène, et le public. L’accueil a été enthousiaste ! Ce projet a tout de suite revêtu un caractère d’évidence pour toutes celles qui y ont participé. Il y avait dès le départ le sentiment que nous entamions une véritable et belle aventure, théâtrale et humaine, un sentiment de fraternité entre nous, et aussi avec ces femmes incarnées dans la pièce. Nous avons très vite senti que ce texte avait des échos très actuels et nous avions envie de le défendre, de le porter ensemble. Par la suite chaque étape de la réalisation du projet a été harmonieuse. Nous avons commencé par le festival des Nuits de la Mayenne, puis nous avons joué à Antony, à Champigny, à Herblay toujours devant un public chaleureux et encourageant. Les retours des spectateurs nous ont confirmé qu’il se disait là quelque chose de notre mémoire et de notre présent qui touche profondément. »

Crédit photo Françoise Cahuet

Comment s’est déroulé le travail sur le plateau avec autant d’actrices ? Et avec cette scénographie incroyable ?
« Nous avons commencé par une semaine d’improvisations et de travail corporel dirigé par Julie B. Bousquet qui joue Henriette. Il s’agissait de travailler sur l’écoute commune, de forger l’équipe, de se créer un vocabulaire gestuel. Nous sommes passées par plusieurs phases, formelles ou émotionnelles mettant en jeu des affrontements, des rencontres, toute une gamme d’émotions du rire à la colère ou aux larmes. Ce travail très choral a continué tout au long des répétitions même quand chacune a cherché à incarner spécifiquement son personnage. Toutes ces figures, de femmes, presque des stéréotypes de la condition féminine, de la syndicaliste à l’émigrée, en passant par la fille légère, la vieille paysanne, la domestique de grande maison, ma mère de famille, la nourrice un peu réactionnaire mais au grand cœur, forment avant tout une communauté de misère et de joies.
Une étape essentielle a été la découverte de notre lavoir, conçu par Laurence Bruley, ce beau bassin de bois aux lignes épurées qui nous sépare dans l’espace et nous réunit à la fois. Il a fallu beaucoup de précision dans la gestion du linge, des objets, battoirs, brosses, planches etc… Nous avons aussi travaillé avec Alexandre Jean, le musicien du spectacle, un univers sonore et rythmé, bruits d’eau, de linge, d’objets. Au cours de ces recherches, nous avons découvert des documents magnifiques sur les fêtes de l’eau en Afrique par exemple, sur les rituels de lavage, les traditions des lavandières qui se rejoignent dans tous les pays. Tout cela a nourri notre imaginaire.
Je crois que chacune éprouve le même plaisir et la même émotion chaque soir à revivre les récits des unes et des autres, à être ensemble pour raconter les joies les misères et les enchantements de ces femmes, comme pour dénoncer la violence et la guerre. »

Les représentations du “Lavoir” au Théâtre de l ‘Epée de Bois ont débuté le jour de la journée de la femme. Quelle signification cette journée a pour vous et que reste-t-il encore à accomplir pour que le statut de la femme s’améliore dans notre pays ?
« Nous étions heureuses de cette coïncidence ! Mais le fait même que cette journée existe prouve bien qu’il reste beaucoup à faire pour l’égalité des droits entre les sexes. L’égalité des salaires n’existe pas encore, même dans nos sociétés dites modernes. Les violences faites aux femmes n’ont pas disparu. Et la lutte des femmes dans le monde est loin d’être terminée. Il me semble même que si l’on a avancé sur le plan des droits, les charges qui pèsent sur les femmes ne se sont pas tellement allégées. L’obligation d’être à la fois une femme qui réussit socialement et une mère parfaite est de plus en plus contraignante. Il y a quarante ans, on se réjouissait des progrès techniques qui libéraient la ménagère des lourds travaux comme justement la lessive au lavoir. Mais d’autres formes de soumission et de stress sont apparues et il me semble que le sentiment de dignité était plus affirmé dans la génération de ma mère qu’aujourd’hui. Le monde que nous fabriquons, l’avenir de la planète ne sont pas bien réjouissants ! Et pour moi qui suis une ancienne soixante-huitarde, les régressions sociales actuelles qui touchent les hommes comme les femmes nous montrent bien que la lutte de l’humanité pour une vie meilleure est toujours à recommencer.
En exergue des notes d’intention sur le spectacle, nous avons inscrit : “Nous dédions ce texte à tous ceux, parmi les hommes et les femmes de la terre, qui n’ont plus que le droit de se taire”. »

Le Lavoir
de Dominique Durvin et Hélène Prévost
Par la Compagnie Théâtres et Toiles
Mise en scène : Brigitte Damiens
Avec : Micaëla Etcheverry, Bénédicte Jacquard, Marie Grach, Charlotte Buosi, Valérie Haltebourg, Stéphanie Labbé, France Ducateau, Julie B.Bousquet, Valérie Moinet, Fanny Sintès, Hélène Milano, Alexandre Jean et en alternance, Charles Barbazin , Benjamin Flicoteaux et Keyvan Ghorbanzadeh
Scénographie et costumes : Laurence Bruley / Création musicale : Alexandre Jean
du 20 septembre au 2 octobre
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 18h et le samedi 1er octobre à 19h
www.theatre-et-toiles.fr

Théâtre de l’Epée de Bois
Cartoucherie de Vincennes
Route du champ de manœuvre 75012
Réservations : 01 48 08 39 74
site web