Daniel Veronese attrape La Mouette de Tchekhov pour la réécrire, la revisiter à l’aune d’aujourd’hui, et en finit par en faire un objet entre deux eaux, respectable et bien construit, mais pas vraiment époustouflant.
Daniel Veronese est un auteur et metteur en scène argentin, et ce n’est pas la première fois qu’il se frotte à Tchekhov. En effet, il avait déjà revisité Oncle Vania et Les Trois Sœurs dans ses spectacles Un hombre que se ahoga (Un homme qui se noie) / Espía a una mujer que se mata (Espionne une femme qui se tue). S’il réécrit les pièces, c’est pour les investir du regard d’aujourd’hui, comme des traductions qui seraient des traductions de contemporanéité… Ce qui l’intéressait dans La Mouette, et ce qu’il a décidé de mettre en lumière, ce n’est pas ce qui est dit sur le théâtre et l’art, mais sur l’amour et le manque d’amour. Quelqu’un qui court après quelqu’un qui court après quelqu’un d’autre.
Le quatrième mur est un peu épais
Le plateau ressemblerait à celui d’un tournage de film : intérieur, deux pans de mur, portes donnant sur rien, les deux murs qui restent sont symbolisés au sol. Mobilier naturaliste, le tout patiné d’une idée de fin 19ème russe. Le mensonge du décor réaliste n’en est plus un, on n’essaie pas de nous faire croire l’incroyable, c’est bien du spectacle. Par là, Daniel Veronese utilise un axe assez basique mais efficace de scénographie : le fait de voir le mensonge du décor invite le spectateur à ne pas être dupe de ce qui se passe, mais à y investir un regard et une écoute active. Brechtien. Les costumes des acteurs participent de la même idée : entre deux eaux, d’aujourd’hui et en même temps pas. Côté scénographie, le tour est fait : pendant tout le temps du spectacle, la lumière sera la même, et le lieu aussi. Veronese le dit lui-même : « Je travaille dans des scénographies très simples, presque télévisuelles. » Pour lui l’important, c’est de focaliser le spectateur sur l’acteur et son jeu. Sur ce qui est dit et comment. Et que le spectacle se déroule comme on pense et comme on ressent, pas comme le temps passe. Là-dessus, le pari est réussi.
Les acteurs, ils sont dix, et loin d’être mauvais. Ils se sont très clairement appropriés la réécriture de Veronese du monument Tchekhovien, ce sont les corps qui s’engagent, tout le monde parle en même temps, on est entre la Russie et Buenos Aires. Le petit hic, c’est qu’on y est comme dans un film. Veronese a l’habitude d’essayer de mettre les spectateurs au plus près des comédiens et de l’action, mais ici, au théâtre de la Bastille, la configuration est classique, et l’effet des acteurs qui jouent sans projeter, dans une interprétation naturaliste peut être très intéressante quand on est proche, inclus, mais perd cet intérêt dès qu’on s’éloigne. Il manque quelque chose de palpitant entre ce qui se passe sur le plateau et les spectateurs, qui rendrait le spectacle vivant. Que l’énergie des comédiens parvienne à nous embarquer.
Et c’est dommage, parce que la révision que fait Veronese de Tchekhov est intéressante. Révision, c’est un terme qu’il utilise lui-même et qui est très juste : il l’adapte. La trame est la même, des scènes sont retirées, d’autres sont ajoutées, mais l’histoire reste ce qu’elle est, juste éclairée sous un autre angle. Et là, l’angle, ils ont voulu que ce soit celui de l’amour et du manque d’amour. Les enfants se sont endormis, ils sont morts, chez Tchekhov les enfants n’ont jamais la vie facile et meurent facilement. Ce sont tous des adultes ici, l’innocence n’est plus. Ils sont égoïstes, brutaux, courant tous après quelqu’un qui veut d’un(e) autre. Leur chair est mise à vif, parce que le texte est réduit à sa propre chair, et ce qui était encore violemment contenu dans la pièce d’origine, Veronese voulait que ça explose. Ça aurait pu, et être époustouflant aussi, s’il avait pensé à nous inclure dedans, si le spectacle n’avait pas été si poli avec nous.
D’après La Mouette, d’Anton Tchekhov
Texte et mise en scène : Daniel Veronese
Avec : Claudio da Passano, Maria Figueras, Berta Gagliano, Ana Garibaldi, Fernan Mirás, Osmar Nuñes, Maria Onetto, Carlos Portaluppi, Roly Serrano, Marcelo Subiotto
Crédit photo: Alicia Rojo















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