Dans le quartier des arènes de Lutèce et de la rue Mouffetard siège un charmant petit théâtre. La vielle grille est une scène à la programmation éclectique et pour le moins intéressante. L’étonnante découverte est ici celle d’un seul en scène sur la Shoah. Et Mikaël, le personnage, nous l’annonce « Mon histoire n’est pas une histoire triste ».

Mikaël, jeune adolescent, vient pour faire un one man show, il a prévu de raconter des blagues et de faire rire l’assemblée. Seulement très vite il parle de sa mère et le passé le rattrape car le sujet est épineux. Pourquoi sa mère pleure-t-elle en permanence? Bien sûr il y a les parents de grand-père qui ont été déportés mais… Cela soulève une question, pourquoi est-ce qu’à l’annonce de la déportation de ses arrières-grand-parents tout le monde semble comprendre mieux que lui les raisons de tant de larmes?

Devoir de mémoire
Une comédienne, l’auteure de ce texte sensible, drôle et touchant, seule en scène qui interprète successivement les parcours d’un adolescent, Mikaël, et de son grand-père, Léo. Non seulement on croit parfaitement que la comédienne est un ado puis un homme relativement âgé mais on parvient très bien à suivre leur histoire. Alors que tout le monde lui demande de raconter l’horreur, Léo, lui, préfère se raccrocher à son seul souvenir d’avant guerre: Les cerises au Kirsch qu’il mangeait avec son père! Ce devoir de mémoire imposé et rabâché au petit Mikaël le tracasse. Il est de la génération suivante, il ne comprend pas qu’un grand-père si souriant puisse faire tant pleurer sa mère.

Problème de communication puisque chacun à sa façon se renferme. La famille reste dans le trouble et l’adolescent a du mal à se construire. Mikaël aimerait bien plonger dans la vie, simplement il est contraint de trainer le poids d’un passé qui lui est cruellement étranger. Dès le départ, la comédienne nous emmène dans son histoire en nous offrant une cerise au Kirsch, faisant écho à la réplique répétée de Léo « le goût d’une cerise au Kirsch ». En un rien de temps, par l’enfilage d’une bretelle qui symbolise le personnage du grand-père on comprend qui parle. Le ton et la posture se modifient insensiblement, le jeu est aussi nuancé et coloré que l’écriture.

Mon histoire, dit Léo, n’a pas d’importance, elle est absolument banale! Mikaël parvient tout de même à le faire développer un peu. Itinéraire d’un enfant juif. Un gamin tout ce qu’il y a de plus normal, et qui, comme Michaël aujourd’hui, ne comprenait pas vraiment ce qui lui arrivait. Avec son petit frère, il a fui et survécu, balloté de foyer en foyer et pour quelle vie?

Ce n’est pas triste, rabâche-t-il en grattant à l’excès sa plaque d’exéma. Tout est amené dans le symbolisme et la simplicité, la lumière, le décor et la direction laissent place à ce que l’on nous raconte. Pas besoin d’en faire plus, le spectateur est à l’écoute et ému. La pièce ne contient pas d’information, rien de nouveau sur cette période terrible mais des sensations et des images de vie concrète telle qu’elle était et surtout les répercutions réelles. On ne nous jette pas un drame de plus avec musique larmoyante. Ici, sur la scène de la vieille grille il y a de la vie et à travers l’histoire de cette famille c’est celle de trois générations qui nous est narrée, trois générations qui ont du mal à se rencontrer.

Les Cerises au Kirsch
De Laurence Sendrowicz
Mise en scène de Nafi Salah
Avec Laurence Sendrowicz
Musique: Yaacov Salah
Lumière: Pascal Noël
Costumes: Meïr Salah