Adapté du roman de l’auteur Alaa El Aswany, le spectacle nous plonge au cœur de la vie quotidienne d’un jeune étudiant égyptien parti en Amérique poursuivre ses études. Bien qu’étant loin de son pays, confronté à des compatriotes en exil, le voilà vite rattrapé par la situation politique de son pays et les multiples façons d’envisager celle-ci.

La pièce présentée à Nanterre respecte la polyphonie du roman d’Alaa El Aswany. Elle est à la fois une réflexion sur l’exil, sur l’étrangeté, sur la situation politique d’un pays dont nous connaissons à présent les conséquences, sur l’Amérique d’aujourd’hui, hantée par le spectre du 11 septembre et sur le comportement individuel, la capacité de l’homme à subir ou non l’oppression, sa capacité de « résilience » qui lui permettra de construire ou pas son avenir. La petite histoire imbriquée dans la grande ; l’intime au cœur du politique.

C’est là le tour de force de ce spectacle : mettre des visages, de l’humain derrière ce qui nous est déversé quotidiennement au journal télévisé. Forcément, on ne voit plus les choses de la même manière : là un étudiant voulant faire des études afin d’avoir un bon boulot alimentaire dans les pays du Golfe pour de lui permettre d’écrire de la poésie, là un chirurgien très réputé qui souhaite revenir au pays ouvrir une consultation gratuite que refuse le gouvernement en place, là une femme cherchant à s’émanciper d’un mari violent, là un professeur d’université qui se rend compte être passer à côté de sa vie n’ayant pas fait les bons choix…Ces hommes et ces femmes, ce sont vous, moi, monsieur et madame tout le monde. Nous avons tous été, sommes, serons un jour traversés par la fierté, la honte, la colère, la joie, la nostalgie d’appartenir à un quelque part et cette origine nous confronte à un moment ou à un autre à nous-même.

Tous ces personnages ont fui la dictature de leur pays et tous sont traversés par des sentiments contradictoires d’amour et de haine vis-à-vis de ce dernier. La vie de ce petit monde va alors s’accélérer lorsque la venue du président égyptien est annoncée pour une conférence sur le campus. Que faire ? Se soumettre ou bien, s’engager, se révolter et dénoncer le régime et ses exactions ?

L’art théâtral comme outil de réflexion face à la société
Le spectacle s’ouvre sur une salle de répétitions. Les comédiens entrent en scène et se mettent « à la table ». Au fur et à mesure, chacun prend possession de son personnage et nous convie à la métamorphose, à l’incarnation. Grâce à ce déplacement subtil, JL Martinelli évite l’écueil du texte narratif en créant une série de paradoxes mettant en tension le système d’identification et de distanciation du spectateur : adresses au public, théâtre dans le théâtre, quatrième mur. Le metteur en scène connaît parfaitement les subtilités de la représentation et en joue allègrement. Mais le spectacle a les défauts de ses qualités. Si, dès le départ nous sommes happés par la mise en abyme et l’idée que la pièce va reposer sur un système gigogne, notre jubilation est, par moments, amoindrie car on a l’impression que JL Martinelli ne va pas au bout de son idée, picorant entre les conventions théâtrales.

Cependant, revendiquer l’art théâtral comme instrument subversif, de pensée, comme un endroit de citoyenneté au coeur de la cité, est extrêmement bien vu et est plus que jamais d’actualité. Le propos de la pièce, au delà de son intérêt évident, se prête particulièrement bien à cette réflexion et, permet au spectacle de prendre plus d’ampleur par rapport à son propos. Quant aux comédiens, ils forment une troupe homogène et sont très bien dirigés. Leur plaisir de jouer et de transmettre est communicatif et contribue à la réussite du spectacle. Spectacle qui ne laisse pas indifférent et provoque le débat.

J’aurai voulu être un égyptien
De Alaa El Aswany
Mise en scène de Jean-Louis Martinelli.
Avec : Eric Caruso, Marie Denarnaud, Laurent Grévill, Azize Kabouche, Mounir Margoum, Luc Martin Meyer, Sylvie Milhaud, Farida Rahouadj, Abbès Zahmani
Crédit photo: Pascal Victor