Après l’aventure du Théâtre Permanent, Gwénaël Morin revient au Théâtre de la Bastille avec un texte de Peter Handke, Introspection, et huit acteurs, en ligne. Une expérience belle et radicale de l’énergie chorale et de la nudité des mots.

Gwenaël Morin va où le texte l’amène. Et si la saison précédente, Tartuffe, Woyzeck et Bérénice l’avaient amené à interroger l’invention autour des classiques, avec autant de respect pour l’essence de ces œuvres que d’insolence pour leur muséification, cette fois-ci, le texte de Peter Handke, longue liste d’auto-accusations, l’amène à se frotter à l’âpreté d’un propos, ce qu’il fait avec une joie sourde et communicative.

«  J’ai appris les règlements et les dérogations. »
Bien sûr, le titre est écrit sur le plateau, le texte épinglé à un mur, et surtout les acteurs déjà là sur le plateau à faire ces choses que font les acteurs avant de jouer. Puis ils se mettent en ligne, le noir se fait, la lumière revient, ils n’ont pas bougé de cette ligne qui refuse d’être au milieu du plateau et préfère l’un peu trop près de nous. Une respiration commune et c’est parti. Pendant la cinquantaine de minutes que dure le spectacle, peu de fois la ligne se dématérialisera, et c’est bien le seul petit reproche que je pourrais trouver à faire : peu c’est peut-être encore trop. Le texte se vocifère, se chuchote, à huit voix, quatre, deux, les rythmes changent, ne changent plus, comme un ressac. Ce texte et ces voix, c’est une mer de mots. Ces corps qui sont chacun si particuliers, offerts au regard sans pathos ni provocation, mais juste là, plantés devant nous, sont comme autant de phares qui nous guettent, que l’on guette, et qui nous disent que ce « je » qui est leur est nôtre aussi parfois, et parfois n’est plus rien d’autre que celui de l’auteur.

L’exercice est périlleux, ça va sans dire. Il y en a sûrement qui ressortent et qui se disent « autant lire le bouquin ». Ils ont tort, ça va sans dire là aussi. Ils ont tort parce qu’il ne s’agit pas d’une récitation, mais d’une mise en voix violemment éclairante. Le texte de Handke, ils le respirent à huit, et ça lui confère encore plus de force. C’est cette respiration qui fait qu’on s’y reconnaît, et c’est elle aussi qui permet de ne pas se sentir accusé. Le propos n’est pas de dire « Je suis marqué par tous les règlements » (par exemple), et de nous le reprocher. Ce serait trop simple. Le propos serait plutôt de dire : Handke a écrit cette parole là, qui lui est très personnelle, et comme il s’agit d’une pièce de théâtre, nous allons essayer de trouver par où cette parole peut passer pour toucher à l’universel sans perdre rien de ce qui la rend si personnelle. Pari tenu, c’est exactement ce qui est fait devant nous, par la démultiplication des voix et des corps et le traitement de leur choralité. L’équilibre est fragile, le fil est fin qui sépare le trop parfait unisson et l’unicité de chacun trop affirmée. C’est ça, c’est un spectacle funambule. Et c’est encore mieux que de lire le bouquin.

Introspection
- De Peter Handke
- Mise en scène : Gwenaël Morin
- Avec : Mounira Barbouch, Mélanie Bourgeois, Alexandre Michel, Gianfranco Poddighe, Thomas Poulard et Nathalie Royer
Et la participation en alternance des élèves de la promotion X de l’école de la Comédie de Saint Etienne
- Crédit photo: Huma Rosentalski