Après qu’on ait mangé avec eux dans « Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? », le groupe ACM nous invite à boire de la bière et fêter la désillusion et l’impossibilité d’espérer dans leur adaptation de Caroline et Casimir, de Òdòn Von Horvàth. Ein, zwei, drei !

“Caroline et Casimir” est une pièce de l’Autrichien Òdòn Von Horvàth, écrite dans les années 30, marquée par le désespoir des classes moyennes, le chômage, la montée sourde du fascisme. Caroline et Casimir sont à la fête foraine, on y crie et on y danse pour faire plus de bruit que le vide, lui a perdu son emploi, elle se prend à rêver à la réussite sociale, rien ne va plus. Eux deux, et les autres qui sont là, grands et petits de l’échelle sociale, droits dans leurs bottes ou pas trop, boivent, dansent, et disent ce qu’ils voient du monde qui les englobe.

Il faut bien mourir, mais tant qu’il reste des glaces à l’eau…
Pour une place achetée, une bière vous est offerte. Non pas que ce soit tout ce qu’il faut retenir du spectacle, juste que c’est ainsi que c’est présenté. Et que c’est juste. On entre dans le gymnase de Mains d’Œuvres, nous les derniers arrivés de la fête qui a déjà débuté, et la bière nous est offerte. Comme un spectacle sans coup d’envoi. Puis, une fois qu’on s’installe, c’est la fable qui arrive, mais elle a perdu de son rituel, elle nous a digéré avant de se montrer, on ne regarde plus pareil. Le groupe ACM ont en particulier de s’interroger beaucoup sur ça, ce que c’est que la représentation aujourd’hui, le statut du spectateur (ce ne sont pas les seuls, mais ils le font bien). Cependant, à part cette mise en bouche et malgré la nouvelle écoute qu’elle instaure, malgré encore les incursions des comédiens qui remplissent à nouveau les verres, on peut regretter le manque de radicalité de cette tentative. Un peu. Parce que, finalement, on est sur des gradins et le spectacle se déroule en face de nous, quand même.

Mais, à part ce petit bémol, l’intérêt reste. Et, pour ma part en tout cas, il ne se situe pas tant dans le propos de la pièce (l’impossibilité d’espérer, la conjoncture économique qui écrase l’individu, l’échelle sociale dont les barreaux glissent…) mais surtout dans le traitement qui en est fait. La mise en scène d’Hélène François et Émilie Vandenameele s’appuie sur la composition de la pièce, sur sa structure narrative ; l’ombre suit l’éclat, le silence colle au pas du bruit, la montée précède la descente. Un dent-de-scie brutal et percutant. Le lieu est celui de la fête et tous ceux de l’action, il est un et transformable, il est un champ de bataille qui n’en finit pas de s’effriter quel que soit l’endroit qu’on lui donne à figurer. Et le mouvement, et la fête, et le rythme parachèvent cette sensation étrange de vacuité. On danse instantanément de tous ses membres, fort et à corps perdu, et d’un coup tout s’arrête ; on court, on traverse l’immense plateau en riant, et d’un coup la mélancolie vient ; on rit à gorge déployée et d’un coup la fausseté de notre rire nous arrête ; on se dit qu’on a compris la vie et qu’on a bien raison de l’avoir comprise comme ça et d’un coup on ne comprend plus rien. La vie est une fête, ou une fête est la vie en condensé, et en la condensant l’absence de sens et de lignes directrices nous frappe les yeux. Mais, comme il reste de la bière et que la musique repart, on y retourne, et même avec gaité, une gaité triste et forte, celle de ceux qui savent l’inéluctable. Ein, zwei, drei !

Caroline et Casimir
De Òdòn Von Horvàth
Groupe ACM