Agnès Regolo est une femme chaleureuse, derrière son accueil bienveillant, on devine la flamme qui l’anime. Elle parle surtout des autres, du groupe, du collectif et à travers eux dévoile la passion de son travail. On sent une femme entière, engagée dans ce qu’elle fait, avec pugnacité et douceur. Des ces gens que l’on aimerait croiser plus souvent sur sa route…
Le cabaret-théâtre est un genre en plein essor, pourquoi avoir choisi cette forme?
« J’aime beaucoup l’idée du cabaret : il y a quelque chose de très moderne dans la notion du fragment. C’est une forme hybride, désobéissante et qui ne répond à aucun modèle. Elle est imprévisible, ouverte et turbulente. On ne sait jamais ce qui va suivre, ce n’est pas une histoire, il n’y a pas de personnage principal. Un cabaret classique est fait de numéros, de quelque chose qui cherche à épater, à séduire, à être glamour. La grande différence ici, c’est qu’aucun des personnages n’a de stratégie de séduction par rapport au public. Ça parle parce que ça pense, avec le public mais sans filtre. C’est la première fois que je travaille sur ce type de forme et au bout du compte elle raconte une histoire très cohérente. La question de la trame vient avec le montage : comment, pourquoi l’ordre des textes, etc. Même si on n’en voit pas exactement tous les liens, un fil se déroule, il fait sens, avec un début et une fin. En même temps, ce côté éclaté raconte bien notre monde où on zappe : on a de plus en plus de supports pour le faire, de plus en plus souvent. On a aussi plusieurs vies en une. Il y a quelque chose de l’éclatement qui correspond au monde. C’est une forme très propice, très intéressante. »
D’où vient l’idée d’associer un groupe de musique à une compagnie de théâtre?
« La base du projet était de mêler les textes de Hanokh Levin avec de la musique dans un rapport égalitaire, avec des responsabilités très équivalentes sur le plateau. L’idée était de composer une tribu d’interprètes, qu’ils soient acteurs ou musiciens, pour un voyage dans lequel ils nous embarquent, nous spectateurs. Voilà le point de départ du projet. Depuis que je fais de la mise en scène, la musique à toujours eu une place cruciale. A chaque pièce que j’ai pu monter, j’ai très rapidement réfléchi à une ambiance musicale et au climat auquel cela allait correspondre. La nouveauté, la grande joie sur ce spectacle, c’est d’avoir les musiciens sur le plateau. Cela renvoie directement à la forme du cabaret. Le propre du cabaret est que tout fait œuvre : la littérature, la musique, le corps… C’est la première fois que je monte une œuvre qui n’est pas compacte, cohérente : c’est une forme éclatée, fragmentée et c’est assez éclatant! »
Comment s’est passée la rencontre de ces trois univers?
« J’ai découvert les textes de cabaret de Hanokh Levin. Ils dégagent une sorte de force, de désespérance, de dépense énergétique et de vigueur, assez exceptionnelles. Je les ai trouvés magnifiques et, au même moment, Gigou Chenevier (l’initiateur du groupe Inouï) m’a demandé d’assister aux répétitions pour un projet, le Bal Inouï. Ce travail sur la reprise de morceaux des années soixante-dix leur était cher. Quand je les ai entendus, j’ai pensé que ce serait formidable d’associer les deux. C’était une intuition, je crois qu’elle était juste. On se retrouve donc avec un ensemble de dix personnes et une dynamique rare. Il n’est pas si évident aujourd’hui d’avoir un plateau de dix personnes. C’est une belle génération. Ils ont à la fois vécu, ce n’est plus la pêche première des aventures, et en même temps il y a une beauté dans l’énergie de cette génération qui est franchement là! Ce sont des artistes avec lesquels j’ai eu des aventures artistiques précédentes, dans des contextes divers. Ce collectif à l’habitude de travailler ensemble sous ma responsabilité ou pour d’autres aventures, ça donne une sorte de complicité humaine et artistique très joyeuse qui nourrit beaucoup le spectacle. Donc l’alliance de ces trois univers s’est faite assez facilement. »
Le second recueil de textes dont la pièce est tirée s’intitule Douce vengeance, pourquoi avoir choisi le titre du premier?
« Que d’espoir s’écrit avec un point d’exclamation. Ce titre est une ironie, une ambivalence évidente. Il correspondait à l’ensemble des textes pour moi. Un des éléments principaux qui court sur tous les textes, c’est cette incapacité absolue à être heureux, cette obstination désastreuse à se prendre le mur et une incapacité due à un égoïsme fondamental, à une violence sur l’autre, oui un désir expansionniste. Hanokh Levin parle d’un territoire bien particulier, Israël, mais il nous parle aussi de nos vies privées et de leurs dérives terribles, sanglantes quand c’est politique. Tous les personnages en sont porteurs, c’est aussi ce qui est magnifique : ils se prennent le mur et ils se relèvent, ils ont une sorte d’appétit absolument incroyable et en même temps l’échec est inéluctable. On le retrouve dans beaucoup de ses textes : une pulsion de vie qui peut être terrifiante. Un spectateur m’a dit un soir (je trouve sa formule assez belle) : c’est noir, le propos est noir, et on en sort paradoxalement avec la patate, c’est un sourire au bord de l’abîme. Que d’espoir! le titre, la pièce, c’est peut-être ça. On le retrouve aussi dans le Rock des années soixante dix, ça parle de vie mais c’est aussi une sorte de geste de réaction contre la désespérance d’un monde tel qu’il va. »
La thématique de la domination est très présente dans les textes de Hanokh Levin…
« Oui, on la retrouve chez lui dans la politique, dans nos vies privées et jusqu’à la métaphysique : il mélange dans les traits d’humour, la poésie, le surréalisme, la férocité, l’amour, etc. C’est assez rare. Cela fait la force de son écriture. Les auteurs ont souvent un angle de vue et un style parfois très prolixe, mais ce qui est formidable chez lui, c’est à quel point il rassemble des qualités diverses. Il brosse notre humaine situation dans tous ses états à travers des textes très courts, c’est incroyable. Que ce soit dans les textes de guerre, à propos du sacrifice des fils : la lettre au père du fils sur le champ de bataille, ou dans ses textes sur la vie privée : cette série de conversations téléphoniques sur les amours passés, la séparation, les retrouvailles. Ou encore le premier texte du voyage autour de l’idée du profit : on est content même si on n’en peut plus…! On est sur l’avoir et pas sur l’être. Cette domination là nous bouffe et nous vide. C’est un mélange de sublime et de trivial. J’aime beaucoup cette dimension métaphysique. Au vingt et vingt-et-unième siècle, la question de Dieu est plutôt réglée (en tous cas dans notre culture). Il est donc question d’un monde sans Dieu et de cette impuissance dans laquelle on se retrouve. Il n’y a plus vraiment de transcendance et paradoxalement on garde une forme de foi malgré tout. Je ne sais pas si c’est une foi en l’homme ou en autre chose. Le regard de Hanokh Levin est aigu, il est extrêmement critique et malgré tout magnifiquement tendre. Chaque personnage est une sorte de clown métaphysique, ils sont terribles, monstrueux, ils sont affreux et méchants et en même temps, ils ont une forme de tendresse absolue. On trouve chez lui quelque chose de Molière ou Tchekhov ; à la fois une sagacité dans le regard porté sur ses contemporains et en même temps, quelles que soient les névroses et les obsessions, une sorte de communauté. Il n’y a pas d’ironie glacée, mais une sorte d’acceptation de la vie dans toute son horreur, ses fondements, mais qui est belle. Le geste, son geste d’artiste fait du bien, avec une certaine densité, parce qu’il va toucher des choses profondes. Quelqu’un m’a dit : « c’est drôle je me suis surpris à rire à des endroits ou je ne ris pas d’habitude. » Enfin je crois qu’on se reconnaît. Pas mal d’auteurs contemporains sont dans l’analyse du monde tel qu’il est aujourd’hui, il y a parfois une sorte de douleur, de culpabilité dans laquelle j’ai du mal à me reconnaître. Hanokh Levin est au contraire très élégant. Le rapport entre le format court et ce qu’il ouvre, la profondeur de ce qu’il touche sont vraiment d’une grande élégance, dans l’économie entre la forme et le fond. Hanokh Levin est un auteur rare. »
Que d’espoir!
Textes et chansons de Hanokh Levin (éditions Théâtrales), texte français de Laurence Sendrowicz Répertoire musical du collectif Inouï
Cie Du jour au lendemain
Mise en scène : Agnès Régolo
Avec : Catherine Monin, Nicolas Chatenoud, Guigou Chenevier, Nicolas Geny, Fred Giuliani, Kristof Lorion, Guillaume Saurel
Lumières et scénographie : Erick Priano
Son : Emmanuel Gillot
Graphisme et photos : Delphine Michelangeli













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