Il est des personnes qui consacrent leur vie à défendre la culture et le spectacle vivant. Et Muriel Dory en fait partie. Depuis plus de 20 ans, elle s’est occupée avec passion de la plus fameuse et de la plus grande billetterie étudiante de France, celle du service culturel du CROUS de Paris. La billetterie, c’est des milliers de billets vendus chaque année, des prix très attractifs pour tous les étudiants, un choix incroyable de spectacles de théâtre, de danse, de musiques classiques et actuelles ; c’est aussi un partenariat avec de nombreuses salles comme les Théâtres Nationaux, les Centres Dramatiques, les salles de concert, les festivals… C’est donc une mission importante qui a été confiée à Muriel Dory : donner le goût du spectacle aux étudiants, leur permettre d’accéder à la culture facilement et contribuer ainsi à la survie des lieux de culture. Cette mission, Muriel Dory l’a accomplie haut la main en créant une relation unique et privilégiée entre le service culturel et l’étudiant mais aussi entre le service culturel et les théâtres ; n’hésitant pas à défendre vivement la billetterie lorsque celle-ci est menacée de fermeture. Tous ceux qui ont franchi la porte de son service témoignent de son accueil très chaleureux et de son indéniable compétence. A la veille de son départ à la retraite, Theatrorama a voulu tirer son chapeau à cette grande dame et en savoir un peu plus sur ses années passées au service de la culture et des étudiants.

En vingt ans de bons et loyaux services à la billetterie, comment avez-vous vu évoluer les choses ? Et quelle a été votre politique culturelle ?
« Et bien quand je suis arrivée au service, il y avait déjà pas mal d’offres mais face à la demandé croissante des étudiants et à la multiplication des lieux culturels à l’époque, j’ai augmenté de manière significative l’offre des spectacles. Il y avait aussi le système d’abonnement que j’ai développé durant dix ans avant qu’il ne laisse place à une carte de fidélité plus adaptée aux tarifs pratiqués dans les théâtres. J’ai vu aussi augmenter la fréquentation de l’IRCAM et des « Instants chavirés » de Montreuil auxquels de plus en plus d’étudiants s’intéressent. Il y a eu également la création des «coups de cœur» qui, pour la moitié du prix d’un billet étudiant, permettent de faire découvrir un travail, un spectacle, une compagnie que nous apprécions particulièrement. Notre politique était de rendre vivant et attractif le service avec ,en début d’année, le forum théâtre par exemple ; on a fait venir aussi des artistes pendant un moment en les soutenant financièrement pour qu’ils présentent leurs spectacles dans le grand amphi de la Sorbonne comme Raghunath Manet ou Jean-Marc Padovani. A chaque fois, des étudiants revenaient nous voir pour être mis en relation avec ces artistes et ont même participé à des ateliers comme un atelier jazz avec Jean-Marc. Nous éditons notre propre « Info-spectacles » tous les deux mois qui permet de se repérer clairement par catégorie de spectacle. Mais surtout, il faut parler avec les étudiants… »

Justement, parlez-nous de cette relation que vous avez développée avec les étudiants ? Et aussi, en parallèle, de la relation avec les lieux culturels à l’autre bout de la chaîne ?
« Concernant le rapport avec nos étudiants, il est basé essentiellement sur une confiance qui s’instaure au fil du temps. Certains étudiants ne choisissent que nos « coups de cœur » par confiance simplement. Chaque fois que j’ai pu le faire, j’ai mis en relation des étudiants avec des compagnies, des techniciens du spectacle, des metteurs en scène et des directeurs de théâtre. On leur a même permis parfois de faire du théâtre comme une étudiante qui a passé 6 mois dans une compagnie ! Certains fréquentent la billetterie pendant 6 ans et on finit par bien les connaitre ! La récompense de cette relation est qu’on a reçu beaucoup de retours positifs : on nous dit des choses comme «Ici c’est un vrai lieu », « Je suis comme chez moi » ou on nous remercie pour notre bonne sélection de spectacle. Ça nous a bien encouragés ! Par rapport aux salles de spectacles et aux théâtres, c’est pareil, c’est une confiance partagée qui nait progressivement. Je me suis intéressée aux lieux nouveaux, découvert de nouvelles compagnies et j’ai essayé de répondre à la demande des jeunes troupes qui, par le biais de notre site internet, nous sollicitent de plus en plus. Avec la plupart des théâtres, tout est fixé à l’avance en début d’année pour le programme, il n’y a pas de convention à proprement parler et tout se passe dans une confiance mutuelle. »

Quel bilan tirez-vous de votre passage et quel message auriez-vous pour votre successeur ?
« Ce travail m’a nourri énormément, j’ai découvert des auteurs que je n’aurais jamais lu, vu des spectacles que je ne serais jamais allée voir, découvert par exemple le théâtre de marionnettes et d’objet. En vingt ans, je me suis sentie de mieux en mieux dans ma relation aux étudiants. Ils m’ont manifesté leur enthousiasme par des retours positifs sur l’accueil à la billetterie, en particulier les étudiants étrangers. Certes, le rapport est moins compliqué qu’avec un service devant attribuer une chambre ou une bourse, ils viennent ici pour se cultiver. Je pars donc satisfaite du travail accompli. Heureuse aussi de l’attitude des étudiants par rapport à la fermeture de la billetterie qu’on a frôlé l’an passé : « C’est dommage ! », « On ne pourra plus aller au théâtre », voilà ce qu’ils m’ont dit. La billetterie était en danger et j’ose espérer que les témoignages sur notre livre d’or et la pression des théâtres ont permis de maintenir la billetterie une année supplémentaire. Mon petit regret : j’aurais voulu continuer à acheter des spectacles et les présenter aux étudiants mais les moyens n’étaient pas toujours suffisants. Pour mon remplaçant, il faut qu’il sache que c’est très important d’aller à la rencontre des théâtres, de respecter les étudiants et j’espère qu’il aura la chance de partager ce travail avec des collègues comme les miens avec lesquels j’étais sur la même longueur d’ondes. Encore une fois, grâce à une relation basée sur la confiance, chose que ressentaient beaucoup les théâtres. D’ailleurs, voilà ce que je dirais pour mon pot de départ : « Merci pour cette confiance partagée des deux côtés ». »