Voilà une œuvre qui occupe une place à part dans les dernières volontés de l’auteur : n’être rendue publique que vingt-cinq ans après sa mort.
C’est en 1940 qu’Eugene O’Neill entreprend ce Long voyage du jour à la nuit, pièce qu’il présente comme « ourdie de vieux chagrin, écrite avec des larmes et du sang ». Mettant en répliques les non-dits familiaux, elle est de ces œuvres intimes qui dépassent le simple projet autobiographique : il s’agit pour l’auteur d’« en venir enfin à affronter mes morts ».
Au centre de la famille O’Neill : la femme. Son mari et ses deux fils s’inquiètent de « la malédiction » qui pèse sur elle. Cette noire sorcellerie, comme on l’apprendra plus tard, n’est autre qu’une dépendance à la morphine. A l’origine de celle-ci : la mort d’un fils en bas âge. Maîtresse dans l’art de culpabiliser, cette mère va jusqu’à déclarer à son fils Eugene : mon bonheur, « c’était avant que tu naisses ».
Aux côtés de « l’autre camée », on trouve dans ce portrait de famille : une « saleté de vieil avare », le père ; une « maudite langue de vipère », le fils aîné ; et enfin Eugene : « le bébé de maman, le chéri de papa ». Le premier est un comédien qui n’a jamais joué qu’une pièce, un succès populaire. C’est par cupidité et confort qu’il a renoncé aux rôles shakespeariens. Mais les dollars n’empêchent pas les regrets… Le second est un acteur raté et un homme amer. Et s’il est célèbre à Broadway, c’est uniquement pour ses frasques d’ivrogne. Le troisième, l’auteur, est en sursis. Marin aventureux, il est, depuis peu, tuberculeux. De ce revers de fortune naîtra sa volonté d’écrire. Le dernier acte sera celui des hommes et celui des aveux. La femme s’est cloîtrée dans son passé et cet enfermement les délivre. Cette dernière partie est sans conteste la plus émouvante.
Un mauvais départ pour un beau voyage
Il faut l’avouer, le début n’est guère prometteur : un homme entre dans une chambre d’hôtel, allume la lumière, engloutit quelques cachets, accroche sa veste à un cintre, se déshabille, se couche, éteins la lumière… Bref, tout ça est laborieux. Enfin, le dormeur s’agite dans un cauchemar et, dans l’obscurité, s’avancent trois personnes en habits clairs… Vous l’aurez deviné : ce sont les fantômes qui le hantent ! Eh oui ! Ce prologue didactique donne l’impression désagréable que la metteur en scène, Célie Pauthe, sous-estime son public…
Il n’empêche qu’elle excelle dans la direction d’acteur. Ainsi, Valérie Dréville impressionne par sa diversité de jeu et son aisance dans la rupture de tons. Aussi inquiétante qu’attachante, elle approche l’art de Bette Davis dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? Quant aux interprètes masculins, c’est dans la dernière partie qu’ils réussiront à nous émouvoir. Entre chaque acte, on a eu la bonne idée de nous offrir un apaisement salutaire : la très belle voix de Dinah Washington chantant This bitter Earth.
On revient de ce « long voyage » avec quelque chose qui tient de l’intuition. Pour « affronter (ses) morts », la seule voie à suivre serait alors celle de l’auteur : « pitié, (…) compréhension et (…) indulgence profondes ».
Long voyage du jour à la nuit
D’Eugène O’Neill
Traduction de l’anglais : Françoise Morvan
Mise en scène : Célie Pauthe, assistée de Petya Alabozova
Avec : Pierre Baux, Valérie Dréville, Philippe Duclos, Anne Houdy, Alain Libolt
Collaboration artistique : Denis Loubaton
Scénographie : Guillaume Delaveau
Costumes : Marie La Rocca
Maquillage : Cécile Kretschmar
Lumière : Joël Hourbeigt
Son : Aline Loustalot
Du 5 au 12 mai 2011
19h les mardi et mercredi ; 20h les jeudi, vendredi, samedi ; 15h le dimanche
Durée du spectacle : 3h45 entracte compris
La Criée théâtre national Marseille
30, quai de rive neuve, 13007 Marseille
Site web
04 91 54 70 54













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