Il est rare de trouver du Claudel dans une toute petite salle de Paris. Non que l’auteur, plutôt intimiste (sauf dans son Soulier de Satin, véritable épopée), ne s’y prête pas. Sa langue imagée et biblique pourrait paraître trop ampoulée, trop difficile, et trop mystique, sur une scène qu’aucun snobisme ni confession ne protègerait. La Compagnie des Larrons prouve hardiment que le dramaturge catholique est accessible et qu’il écrit au cœur brûlant des choses avec une crudité et une violence étonnante.
Dans le bouillonnement des États-Unis du sud après la guerre de sécession, où les zélés adorateurs de l’Argent côtoient les aventuriers rêvant encore de Peaux-Rouges, L’Échange raconte comment un gentil capitaliste, Thomas Pollock Nageoire, et son épouse actrice Lechy Lebernon, exubérante et malheureuse, s’immiscent dans l’intimité d’un couple marié, amoureux, mais pauvre : Marthe et Louis Laine, installés sur le territoire des Nageoire après un long périple sur la mer. Dans ce petit Eden américain, Claudel rejoue le scénario du péché originel. Louis, plus jeune que Marthe, fantasque et fougueux, est tenté par la double proposition des Nageoire : alors que l’actrice Lechy s’offre à ses caresses, le riche Thomas Pollock lui propose de lui acheter sa femme. L’un et l’autre insistent sur son incapacité à être un époux solide pour la sage Marthe. Cette intrigue, simple et cruelle, sert de tremplin aux plus belles évocations sur ce que devient un homme par une femme, et une femme par un homme.
Une mise en scène sous cocotte-minute
Si la mise en scène de Xavier Lemaire et son équipe ne surprend pas par une originalité, elle est généreuse et efficace. Elle sert énergiquement le texte de Claudel, en fait entendre la pertinence existentielle. L’illusion fonctionne, les acteurs se parlent, les personnages existent. Isabelle Andréani rend l’épouse humble, simple et maternelle qu’est Marthe sans niaiserie, alliant au contraire fragilité et fermeté. Certaines saillies moqueuses, rudes ou franches, compensent intelligemment les pleurnicheries. Son jeu engagé frôle parfois un romantisme naïf, mais ne bascule jamais du côté de la complaisance. A ses côtés, Grégori Baquet (Louis Laine) est convaincant en grand gamin plein de fougue, beau parleur et bon-à-rien. Il en fait parfois un peu trop, mais les contradictions du personnage poussent à ce jeu paniqué et explosif. Et l’acteur est au début mis au défi de jouer plusieurs minutes nu, ou presque.
Saluons, en dépit de la très classique bassine d’eau sur la tête, l’inventivité de la mise en scène, qui joue habilement de la semi-nudité. Enfin les « riches », Xavier Lemaire (Thomas Pollock Nageoire) et Gaëlle Billaut-Danno (Lechy Elbernon) proposent un jeu plus distancié, porté par des costumes typés et des attitudes caricaturales. L’opposition entre « gentils » et « méchants » en est un peu accusée. Gaëlle Billaut-Danno fait affleurer petit à petit une profondeur touchante dans son personnage, Xavier Lemaire a moins de temps pour apporter une telle nuance, de sorte que le retournement final sera un peu abrupt. Mais leur prosaïsme gouailleur fait contrepoint au lyrisme et permet d’éviter la grandiloquence. Ce convaincant dosage est malheureusement un peu desservi par le cadre de la représentation.
Sur la scène, une cabane de bois prolongée par un ponton restreint leur espace de jeu. Ils seront toujours perchés sur ce caillebotis qui craque au pas lourd des approches. Ce dispositif scénique, plutôt joli, intéressant en soi, paraît trop contraignant sur la petite scène du théâtre Mouffetard. On manque un peu d’air et d’ouverture. Sollicités par les corps à corps des personnages, nous finissons par étouffer. Il faudrait du vide pour que les images cosmiques évoquées par le texte parviennent à se matérialiser dans notre imagination. Dans un tel volume, un décor moins chargé donnerait du jeu au texte et de la liberté à la mise en scène, qui, d’ingénieuse dans la gestuelle, s’épuise un peu sur la fin. C’est dommage ! On ne peut que leur souhaiter d’avoir du succès pour trouver une scène à leur échelle.
L’Echange
De Paul Claudel
Mise en scène de Xavier Lemaire
Avec Xavier Lemaire, Isabelle Andréani, Grégori Baquet, Gaëlle Billaut-Danno.
Du 19 mai au 3 Juillet 2011
Du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h
Théâtre Mouffetard
73 Rue Mouffetard, 75 005 PARIS
Site web
Réservations : 01 43 41 11 99















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