Et voilà une pièce qui se précipite joyeusement sur un tabou pour le tourner en tous sens et le faire finalement voler en éclat. Peut-on être si laid qu’il ne s’agit plus d’un avis mais d’un fait objectif? Faut-il alors tout changer? Comment représente-t-on sur scène la beauté et la laideur? On sait qu’au travail l’apparence est un sujet épineux et pourtant essentiel. Peut-on en parler sans pour autant courir le risque d’être moralisateur? Quelle dose d’humour nous faut-il pour faire glisser la pilule?
Lette est un employé parfait, il est inventif et sa nouvelle machine va faire fureur et se vendre en gros. Étonnamment il découvre que son assistant est prévu pour présenter son projet à sa place. Croyant à un malentendu, il se dirige immédiatement dans le bureau de son patron qui semble aussi surpris que lui. Comment peut-il ne pas savoir qu’il est impossible qu’il fasse cette présentation? Lette reçoit la nouvelle comme un choc, il est si laid qu’on ne peut en aucun cas lui confier cette tâche sous peine de couler le potentiel de vente de l’objet. Après une confirmation de sa femme, il décide de prendre les choses en main et de passer à l’opération chirurgicale. Lorsqu’il retourne au travail, métamorphosé, d’une beauté inégalable sa vie change en un rien de temps.
Si moche de que ça?
Le théâtre du rond point est un endroit qui inspire un certain calme et une écoute appropriée à cet espace d’expression. Chaleureusement accueilli, le public entre tandis que les comédiens s’affairent déjà silencieusement chacun dans un coin de la scène. On ne saurait trop distinguer si ce sont les comédiens qui se préparent pour le début de la pièce ou les personnages qui évoluent sur le lieu de travail. Sur scène, deux bancs servent d’espace de « hors jeu » ou les comédiens s’assoient en attendant leur moment. Les changements d’espace sont signifiés par l’utilisation de quelques accessoires et de brefs changements de costumes indiquent les personnages. La place est vraiment laissée au texte et au jeu des comédiens.
Pas de trucage pour ce qui est du « moche » ni de l’après opération. Sans rien changer, si ce n’est peut-être en ajoutant de l’assurance, le personnage nous apparaît laid puis sublime grâce à son étonnant pouvoir de conviction et au regard que portent sur lui les autres. On sent vibrer les comédiens au son des mots dans un rythme impeccable. Les corps changent, les épaules rentrent, les cheveux se hérissent ou se plaquent et l’on croirait voir de nouveaux acteurs. Aucune difficulté pour suivre l’histoire ce qui est d’autant plus agréable que le texte est très bien écrit. Ne nous imposant en rien son point de vue, l’auteur nous entraine de plus en plus loin vers l’horreur. Qu’advient-il d’un homme qui, après une opération, devient très beau? Les lois du marché changent, lui explique-t-on, et il n’est désormais plus possible de refuser toutes ces femmes qui le désirent. Lette, personnage passif interprété avec brio par un comédien à l’énergie stable et bienveillante, se laisse mener par un tourbillon de personnages un tantinet fous mais tous plus raisonnables les uns que les autres. Lorsque tout le monde veut son nouveau visage et parviens à l’avoir, le voilà plongé dans les questions les plus existentielles: Qui est-il? Comment se définit-il? Est-il humain après toutes ces modifications? Qu’est-ce qu’un humain? Un spectacle puissant qui nous dirige vers une réflexion utile et actuelle.
Le moche
De Marius von Mayenburg
Mise en scène de Jacques Osinski
Avec Frédéric Cherboeuf, Delphine Cogniard, Jérôme Kircher, Alexandre Steiger
du 28 avril au 22 mai 2011 à 18h30, relâche les lundis et le 1er et 8mai
Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt
, 75008 Paris
Site web
Réservations: 01 44 95 98 21













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