Christian Schiaretti et son équipe réussissent magistralement à donner du nerf au théâtre psychologique et volubile d’August Strindberg.

Mademoiselle Julie, une « tragédie naturaliste », ou une tragédie de la Nature
Le bonheur avec ces pièces « fin de siècle » dont il serait si facile d’y pressentir le cuir psychanalytique et d’y accuser la patte schopenhauerienne, c’est qu’elles préfigurent candidement les apories des genders. Ironie d’autant plus grande dans notre théâtre contemporain si féru de la tendance queer ! Dans Mademoiselle Julie, Strindberg raconte la tragédie d’une fille unique élevée dans la haine du sexe opposé par une mère féministe polyandre et misandre, et dans la haine de son propre sexe par un père blessé – on comprend pourquoi. Fraîchement quittée par son fiancé que son sadisme a effrayé, la jeune fille, taraudée au bas ventre la nuit de la saint Jean, se prend à draguer scandaleusement son valet dans des danses endiablées. Strindberg assaisonne ainsi la guerre des sexes et la fatalité du sexe d’un complexe de classe. La jeune maîtresse joue avec le feu. Car le valet Jean a beau être fiancé avec la cuisinière Christine, il est un homme. Et voilà le jeu consommé.

© E Carecchio

A une époque où aucune pilule du lendemain n’a encore délivré la femme de la fatalité de sa Nature, la jeune hystérique au petit matin ne sait plus à quel saint se vouer. Jean, rêvant d’ascension sociale et plus arriviste qu’amoureux, choque les exigences romantiques de sa maîtresse. Il se révèle incapable de lui venir en aide, invoquant sans cesse son ethos servile. Christine, plus choquée par la transgression sociale qu’ouvertement jalouse, renvoie en quelques versets l’infortunée à une théorie bien protestante de la grâce. La pièce de Strindberg illustre le malaise d’une société où la guerre des sexes se fait toujours sous l’horizon tragique de la Nature, et où Dieu, Nietzsche à l’appui, est mort, ou terriblement creux.
Dans une cuisine réaliste et joliment épurée en brun et vert, Christian Schiaretti s’amuse du  naturalisme revendiqué par Strindberg en nous faisant les témoins de la petite cuisine des personnages. C’est avec une jubilation particulière qu’on voit sur scène une casserole mijoter, de l’alcool à brûler s’enflammer, le sel s’écouler en quantité. De cette petite cuisine bien ordonnée, sa mise en scène crée petit à petit un vrai champ de bataille, joli tableau des frasques des personnages. Mais surtout, les trois acteurs habitent cet espace et portent le texte de Strindberg avec une énergie qui en transcende les aspects les plus datés et poussiéreux. Clara Simpson reproduit avec beaucoup de tact la psychologie populaire de la cuisinière sans tomber dans la caricature. Se composant une raideur et un visage usé, elle joue de son accent naturel : elle a l’air d’une puritaine d’un film de Lars Von Trier.

Clémentine Verdier en mademoiselle Julie parvient à jouer l’hystérie et la vulgarité sans fatiguer le spectateur, au contraire elle parvient à le toucher par le destin tragique de son personnage. Elle forme avec Wladimir Yordanoff (Jean) un improbable couple, dont la différence d’âge infléchit probablement les relations prévues par la pièce. Mais Wladimir Yordanoff par son talent rend crédible une relation qui transgresse alors non seulement les classes, mais aussi les générations. Ses sentiments envers la jeune fille se teintent d’une tendresse paternelle et viennent nuancer l’arrivisme et la lâcheté du valet. Ce casting légèrement décalé approfondirait presque le propos. La superposition des échelles de pouvoir (sexe, condition sociale, âge) crée ainsi un mélange détonant.

© E Carecchio

Créanciers, une féroce et élégante leçon de psychologie conjugale
Créanciers est le second volet du diptyque, et l’on y trouve à nouveau un trio infernal. Strindberg s’y adonne à un petit protocole expérimental cruel et raffiné : un premier mari éconduit entreprend d’aller troubler le nouveau ménage. Sans révéler son identité, il devient à l’insu de la femme l’ami intime du second mari. Il réussit à le convaincre de la nécessité d’un stratagème pour voir sa femme telle qu’elle est. Commence alors un long et patient meurtre psychique. En trois face-à-face féroces, Strindberg dissèque scientifiquement les relations conjugales et amicales. Il jette dans la fosse scénique trois narcisses dévorants qui s’entredéchirent. Le dispositif réactualise des questions qu’on pourrait croire révolues : peut-on aimer plusieurs fois ? Qu’est-ce qu’un couple ? Que doit-on à quelqu’un avec qui l’on a vécu ? Par cette casuistique amoureuse aux conséquences funestes, Strindberg renoue même avec le tragique racinien.

La scénographie sobrement stylisée de rouge et de vert, meublée d’une banquette et d’un fauteuil, circonscrit l’espace selon de belles lignes de fuite et met en valeur le huis-clos psychologique. A intervalle régulier, un second espace au fond à cour émerge de l’obscurité, nous laissant voir les réactions du tiers caché : ce contre-point permet de jolis effets d’ironie et de dramatisation. Mais la mise en scène, discrète et aiguisée, vaut surtout par le jeu des acteurs. Les duos, sous une direction que l’on devine précise et efficace, sont incroyables de justesse et d’intelligence. Ils rendent la machination du second mari crédible sans la disqualifier par une trop grande perversité. Ils reproduisent finement la cruauté terrible et quotidienne des disputes conjugales. Les acteurs réussissent, sans fausse gêne ni stratégie d’évitement, à s’emparer des énormités misogynes et des théorisations abusives des personnages. Ils réussissent à naturaliser la prose analytique, potentiellement artificielle, d’August Strindberg, qui ne cesse de faire déblatérer des généralités à ses personnages. Ils n’ont pas moins peur de ses images incongrues dont la charge psychanalytique pourrait confiner au ridicule. Christophe Maltot trouve, bien mieux que dans Lulu en début d’année, le ton de l’artiste en mal de création. Il relève admirablement le défi de jouer un faible, un « petit frère » influençable, en proie aux maladies de nerfs. Il en a les sursauts de lucidité et les défenses. Avec Wladimir Yordanoff dans le rôle du premier mari, ils jouent un premier face-à-face qui est un beau coup de force psychologique : Wladimir Yordanoff fait subir à son partenaire une douche écossaise, entre ton doucereux et ton martial. Sans pincette, il soutient les volte-face prévus par le texte, en joue à fond les ruptures. Et ça marche. Il remplit la gageure d’incarner le manipulateur sans le faire tomber dans un machiavélisme pervers basique. Il motive et incarne ses opinions les plus insoutenables. Il est là comme un poisson dans l’eau. Quant à Clara Simpson, si son apparition en cuisinière quelques heures plus tôt dans Mademoiselle Julie entrave au départ pour notre œil son identification à la coquette Tekla, elle gagne petit à petit l’adhésion. Patiente et subtile, l’actrice encore une fois sait ne pas s’engouffrer dans la caricature, laisse au contraire émerger des potentialités moins évidentes du texte. Elle finira la pièce en beauté.

En bref, on applaudit à une mise en scène qui fait voir si clairement les enjeux de pièces qu’il serait si facile d’enfouir sous l’hystérie et le bavardage, et dont il est si délicat de faire entrevoir la pertinence psychologique sous des vocables datés. On admire la justesse et la complicité des acteurs. S’il ne faut en voir qu’une, ce serait Mademoiselle Julie pour l’histoire, et Créanciers pour la performance d’acteurs. Selon votre goût.

Mademoiselle Julie & Créanciers
De August Strindberg (traduction du suédois : Terje Sinding)
Mise en scène de Christian Schiaretti
Scénographie de Renaud de Fontainieu
Avec
Dans Mademoiselle Julie, Clara Simpson, Clémentine Verdier, Wladimir Yordanoff.
Dans Créanciers, Clara Simpson, Christophe Maltot, Wladimir Yordanoff.
Théâtre de la Colline
Grand Théâtre
Du 07 mai 2011 au 11 juin 2011

Mademoiselle Julie
Le mardi à 19h30, le jeudi à 20h30, le samedi à 17h30 et le dimanche à 15h30.
Créanciers
Le mercredi à 19h30, le vendredi à 20h30, le samedi à 20h30 et le dimanche à 18h30

Les samedis et dimanches, les spectacles Mademoiselle Julie & Créanciers sont proposés en intégrale, et du mardi au vendredi en alternance.

Réservations : 01 44 62 52 52
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