Sous l’expression elle-même banalisée d’Hannah Arendt, se cache un long monologue fragmenté d’Éva Braun, épouse Hitler, à la veille de leur suicide commun dans le bunker bombardé par les alliés. Quel courage !
Imaginer les derniers mots de celle qui aima Hitler jusqu’à la mort pendant 16 ans: voilà la tâche scabreuse à laquelle l’écrivaine allemande Christine Brückner (1921-1996), s’est appliquée. Il est devenu une habitude de faire parler les monstres notoires, de Robert Merle à Jonathan Little. Mais Éva Braun étant une femme, l’exercice de style s’en trouve quelque peu modifié. Éva était plus amoureuse que nazie, plus superficielle que calculatrice, plus névrosée que sanguinaire, plus idiote et soumise que responsable. La banalité du mal au féminin réside donc dans les sous-vêtements de soie, les Volkswagen, les fox-terriers, la cigarette, les tentatives de suicide, les calmants et les coupes de champagne. Comme Marie-Antoinette à qui l’on fait répondre au peuple affamé de pain qu’il n’a qu’à prendre de la brioche, Éva Braun sur le sujet des camps de concentration se voit attribuer un joli « Je ne peux quand même pas m’occuper de tout. »
Nazisme au théâtre
On pressent que le texte, même un peu faiblard, devait être drôle – d’un humour noir dont il ne faudrait pas tant avoir peur. Mais la mise en scène de Jean-Paul Sermadiras se prend au sérieux – pensez, un tel sujet ! – et le jeu de Patricia Thibault psychologise. Des effets sonores ponctuent pesamment le récit : sans parvenir à matérialiser la menace ou à créer quelque tension, ils accentuent plutôt la fragmentation du texte, en accusent la disparate, cassent le rythme, finalement fatiguent l’attention. A chaque déflagration sonore ou vibration de bunker bombardé, les lumières très artistiques de Jean-Luc Chanonat font passer le visage de l’actrice du fond de teint clinquant à l’effroi blafard du cadavre – au cas où vous n’auriez pas compris. Le décor théâtral à rideaux et chaise rouges, l’adresse au public, pris à parti comme s’il était un lieutenant fidèle au Reich, esquissent une mise en abyme censée nous interroger sur notre rapport à Éva Braun. Ces effets minutés dont on perçoit trop l’intention didactique peinent à soutenir une progression dramatique. L’actrice suit manifestement avec scrupule les indications de son metteur en scène, alternant laborieusement détresse pathétique et frivolité sur-jouée. A part à quelques moments où sa voix grave vient flirter avec la rauque langue allemande, la magie n’opère pas, et l’on vous dira que c’est fait exprès. N’empêche que la petite heure languit. Et si l’on comptait sur l’effet paralysant du sujet pour nous ôter la critique de la bouche, c’est raté : on ne se baptise pas Barbe bleue pour rien.
La Banalité du Mal
De Christine Brückner
Traduction de Patricia Thibault
Avec Patricia Thibault
Mise en scène de Jean-Paul Sermadiras
Création lumière et scénographie de Jean-Luc Chanonat
Du 29 mars au 19 mai 2011
Du mardi au jeudi à 21h
Manufacture des Abbesses
7, rue Véron, Paris 18ème
Réservations : 01 42 33 42 03
Site web















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