C’est une étrange sensation que de sortir d’un spectacle en ne sachant pas si on a aimé ou pas, en étant à l’exacte médiane, et si on s’aventurerait à dresser un tableau des plus et des moins, on se retrouverait avec un match nul. C’est une étrange sensation, oui, mais qui donne à ce spectacle la qualité de ne pas laisser indifférent.

Catherine Schaub et Simon Abkarian s’attaquent à Mata Hari, aventurière d’origine hollandaise, danseuse exotique, celle-là qui fut convaincue d’intelligence avec l’ennemi durant la Première Guerre Mondiale et fusillée. Entre mythe, réalité, et mystification, comme un long numéro de cabaret, un sursaut de la belle époque nous est offert, où une femme pas comme les autres se couvre de sa légende.

Je ne suis pas coupable, je suis Hollandaise
Tout le monde a entendu parler de Mata Hari. Si si. Elle est un mythe. Tellement un mythe qu’on pourrait dire qu’elle s’est auto-mystifiée. Et c’est là la question de ce spectacle, sous-jacente, le propos réel : comment représente-t-on le mythe? Comment parle-t-on, fait on parler cette figure dont la vie part dans tous les sens, dont les paroles se contredisent, dont on ne connaitra sûrement jamais l’essence, celle-là qu’on ne peut pas enfermer dans une biographie? C’est un point de départ intéressant, oui, beaucoup plus que cet écueil (la plupart du temps ici évité) de tomber dans l’image de la femme libre, se libérant, sous le joug de la loi masculine et patriotique, blanche colombe prises dans un étau. Non, ici, Mata Hari est ce qu’elle est, nous fait voir ce qu’elle veut bien nous faire voir, dans un très beau texte tout décousu, virevoltant, plein d’humour, Mata Hari est ironique, elle est condamnable et admirable, elle nous laisse le cul entre deux chaises, à ne pas savoir quoi faire d’elle, et c’est très bien.

Le projet, le texte, parfait, rien à redire. Là où les problèmes peuvent arriver, c’est dans la mise en scène. Plus précisément, c’est dans les choix, où encore plus précisément dans ce qu’on ne sait pas si c’est un choix ou une erreur. La ligne de conduite peut-être intéressante, mais sur une pente dangereuse : partir sur Mata-Hari la danseuse exotique, dans une ambiance très Belle Epoque, cabaret, nuit parisienne des années 1910. Très bien vu, en somme. Mais, pour le coup, intéressant, parce que dans une certaine épure, et avec un recul, un humour. Et ça donne, dans cette superbe salle des Bouffes du Nord, des images, des ombres projetées à couper le souffle.

Catherine Schaub Abkarian et très juste, elle danse assez sommairement, on ne veut pas nous faire avaler de couleuvres, on sait bien que c’est plus la nudité de Mata Hari que l’exactitude de ses danses hindous qui lui offrirent le succès. Le comédien qui l’accompagne, Philippe Ducou, met un peu plus dans l’embarras. Non qu’il soit mauvais en M. Loyal, mais qu’il n’invente rien. On sent l’inspiration du Cabaret de Bob Fosse, on n’en retrouve pas le trouble, mais juste un homme maquillé qui semble combler le vide. Est-ce que par là Abkarian a voulu exprimer un monde de l’époque fait de faux semblants, d’hypocrisie, de sourires, de coups de poignard dans le dos? C’est peut-être ça. Il est là, en fait, le choix qui n’est pas clair.

Le spectacle semble hésiter entre une restitution très juste de l’époque, et une évocation critique. Non pas qu’il faille tout nous expliquer, mais, nous donner un cadre, peut-être, pourquoi pas? Ce problème de choix, on le sent aussi dans la musique (belle idée que le piano à vu, et superbe idée que ces trois minutes de piano seul), parfois très adéquate, parfois soulignant trop une tentative de mélopée, comme dans certaines images, ou textes (les textes en voix-off sont les plus vibrant, comme si on nous disait que là, il fallait être ému, c’est dommage, on l’est moins du coup)
Alors, voilà, on ressort en même temps content, parce qu’on a passé un beau moment, et en même temps frustré, avec la sensation d’être passé à côté de quelque chose d’excellent. Et, même en ça, c’est intéressant, parce que, surtout en ça, en fait, ça reste vivant.

Projet Mata Hari : Exécution
Texte : Jean Bescòs
Mise en scène : Simon Abkarian
Avec : Catherine Schaub Abkarian, Philippe Ducou et Macha Gharibian

Au Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis boulevard de la Chapelle, 75018, Paris
Réservations: 01 46 07 34 50
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