Anne-Marie Lazarini transforme l’imbroglio sentimental virtuose de Marivaux en jacasserie de volatiles.

Parmi les intrigues piquantes de Marivaux, celle des Serments indiscrets rivalise sans doute de sémillants paradoxes, dont il est toujours délicat et risqué de ne pas accuser l’artificialité. A l’origine, deux jeunes gens bien faits de leur personne, Lucile et Damis, sont destinés l’un à l’autre, sans même se connaître, par la volonté des pères. Ils se ressemblent tant et si bien, qu’ils vont jusqu’à partager une même répugnance pour le principe du mariage. S’accorder sur un refus, voilà un bon début pour s’aimer.

Avec une ironie impitoyable, Marivaux met ses deux personnages dans une situation impossible et cocasse. A peine ont-ils fait le serment d’empêcher ce mariage que leurs yeux, en se trouvant, les démentent. Le malheureux Damis, amoureux dès la première seconde, est contraint malgré lui de se taire et de courtiser la sœur cadette Phénice. Lucile, embarrassée d’amour propre, enrage de ne pouvoir entendre de la bouche de Damis quelque chose comme une déclaration. Leur entourage, valet, soubrette, sœur, pères, n’y voit goutte, « il y a du oui, du non, du pour, du contre ; on fuit, on revient, on se rappelle, on n’y comprend rien. » (Lisette Acte III scène 7) Ce tourbillon devrait nous griser et nous faire sourire de deux êtres qui ne veulent pas faire le premier pas.

Crédit photo Marion Duhamel

Quand on ne trouve pas son style…
Mais nous en prenons plutôt de l’humeur. L’impression de complications artificieuses est accusée par une mise en scène trop lâche qui ne saisit jamais l’enjeu du langage ni la justesse des sentiments. Elle semble se tromper sans cesse d’échelle et brader les effets à bon compte, obéissant plus aux caprices du théâtre contemporain qu’à la dynamique interne de la pièce. Après la maintenant très traditionnelle boîte noire pour seul décor, la mode actuelle est à la boîte blanche. Mais l’Athévain n’est pas la Colline, et ce qui a une élégance bobo très conceptuelle sur la scène nationale a l’ingrate allure d’un sac poubelle et d’une bâche de travaux en plastique blanc sur la petite scène privée. Seul le clavecin rouge vermillon sur ce fond blanchâtre a quelque chose de gracieux.

Le choix des costumes, plutôt historique bien qu’anachronique, dément ce décor qui voulait tenir de l’ « abstrait » : l’on croirait voir des figurants de la BBC dans Pride and Prejudice. Même disproportion dans le jeu, où dès le départ, les acteurs portent leur voix comme s’ils devaient remplir la salle de la Comédie Française. Malgré leur effort d’articulation, ils se parlent à grand peine, ce qui est fâcheux pour une pièce dont tout repose sur le plus petit mot et la plus petite inflexion de voix. Faute d’être fin l’on se met en colère, on larmoie par avance sans ménager quelque évolution psychologique ou dramatisation progressive. C’est que les relations dessinées par la mise en scène sont fausses : on s’assoit, on se rapproche, on se touche mal à propos. Il faut dire qu’en fait de chaises les acteurs ont des cailloux polis de tailles diverses, et – mystère – lumineux dans l’obscurité des interactes. La gestuelle induite est débraillée et informe. La symbolique nous en reste obscure. Aucun tableau ne retiendra l’œil. Aucune situation ne touchera par sa justesse. On s’énerve plutôt de ne plus rien comprendre à Marivaux, de le trouver braillard et bavard, et de bailler en attendant avec humeur l’embrassade finale. On gagerait volontiers que les comédiens aussi.

Les Serments indiscrets
De Marivaux
Mise en scène de Anne-Marie Lazarini, assistée de Bruno Andrieux
Décor et lumières de François Cabanat, sculptures de David Dreiding
Costumes de Dominique Bourde
Avec Jacques Bondoux (M. Orgon), Cédric Colas (Frontin), Frédérique Lazarini (Lisette), Isabelle Mentré (Phénice), Julie Pouillon (Lucile), Dimitri Radochévitch (M. Ergaste), Arnaud Simon (Damis).
Du 1er mars au 24 avril 2011
Mardi 20h ; mercredi et jeudi 19h ; vendredi et samedi 20h30 ; samedi et dimanche 16h ; relâche lundi.

Théâtre Artistic Athévains
45 bis rue Richard Lenoir, 75011 Paris
Site web
Réservations: 01 43 56 38 32